Où va l’Arabie Saoudite avec le prince héritier Mohammad Ben Salman ?

Les projecteurs de la presse internationale sont braqués ces jours-ci sur la conduite du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammad Ben Salman, connu sous l’acronyme « MBS ».

Les chancelleries se penchent sur les changements, les initiatives, et les réformes menées, et s’interrogent impatiemment sur la marche à suivre. Toutes demeurent perplexes et se posent de nombreuses questions sur les conséquences dans la région et notamment sur l’avenir des rivalités entre chiites et sunnites et particulièrement concernant les relations avec l’Iran.

S’agit-il vraiment d’une nouvelle ère et d’une politique nouvelle de transparence ? Où va vraiment l’Arabie Saoudite ?

Le 5 novembre 2017, sous prétexte de mener une campagne anti-corruption, le roi Salman bin Abdulaziz Al Saud ébranlait les solides piliers du royaume. De concert avec son fils MBS, il a procédé, par décret royal, à une purge sans précédent dans les annales du pays. Il a ordonné l’arrestation de 11 princes, quatre anciens ministres dont celui de l’Economie, le chef de la Marine, des officiers et des dizaines d’anciens fonctionnaires et hommes d’affaires, dont le célèbre prince et financier international, Al-Walid ben Talal.

Depuis l’accession de Salman au trône, le vieux roi avait favorisé son fils, Mohammad, 32 ans, tout en écartant le prétendant, le chef de la puissante Garde nationale saoudienne, Metab Ben Nayef. Il lui a été reproché, entre autres, d’avoir échoué à intercepter le lancement d’un missile iranien à longue portée sur Riyad. Le prince a donc nommé son propre candidat pour commander cette Garde nationale composée de 250 000 membres.

Le roi saoudien Salman avec Donald Trump (photo: Maison Blanche)

Selon l’Agence de presse officielle saoudienne, le but de ces arrestations et limogeages est de « préserver l’argent public, punir les personnes corrompues et ceux qui profitent de leur position. Cette lutte contre la corruption était aussi importante que le combat contre le terrorisme. »

Il y a peu de temps, le prince Salman était relativement inconnu au sein de la cour royale, et personne ne pouvait prédire son incroyable ascension. Le vieux roi a rejeté les spéculations sur son abdication en faveur de son fils préféré, mais en réalité il lui a offert tous les outils nécessaires pour diriger le pays avec une poigne de fer.

Désormais, MBS doit faire face à des problèmes qui concernent la stabilité du pays et aux menaces venant de l’extérieur. Il devrait faire face à des ennemis qui cherchent l’occasion pour faire tomber le royaume des Saoud. La bataille entre les différents prétendants au pouvoir ne s’est pas encore achevée, et MBS devra rassurer tous les ministres ainsi que l’ensemble des gouverneurs des 13 provinces. Il va de soi que toute tentative ou décision prise sur le plan intérieur risque de provoquer des ondes de choc au sein du pouvoir local et sur toute la région.

La portée et l’audace des derniers développements surprennent la plupart des analystes de la politique saoudienne et illustrent une fois de plus les caractéristiques secrètes du régime saoudien. La Maison Saoud comprend plus de 50 000 princes, et la majorité des experts rencontre de vraies   difficultés à réellement comprendre les arcanes du pouvoir royal.

Comment les décisions sont-elles prises ? Quels sont les motifs ? Les différentes alliances et factions ? Qui sont les proches du roi et ses confidents ?

En réalité, les observateurs analysent le flux de la politique saoudienne uniquement en fonction des résultats sur le terrain et surtout comme un fait accompli.

MBS et le Secrétaire américain à la Défense, James Mattis (photo: Pentagone)

A en juger par la situation actuelle de l’Arabie Saoudite, nous constatons que de nombreuses décisions prises par MBS, en politique étrangère comme intérieure, furent en réalité contreproductives. Elles ont placé l’Arabie Saoudite sur la défensive plutôt que sur l’offensive comme cela fut observé à la veille du couronnement du roi Salman.

En 2015, l’Arabie Saoudite avait réussi à contrer le Hezbollah dans ses efforts de nommer un président libanais favorable à sa cause. Deux ans plus tard, Riyad fut confrontée à Michel Aoun, un président chrétien imposé par le Hezbollah, et au Premier ministre libanais, Saad Hariri, un sunnite qui a choisi de rejoindre le camp du Hezbollah malgré le meurtre de son père Rafic. Cependant, le 5 novembre 2017, Saad Hariri choisit le camp saoudien après avoir été informé qu’un complot était fomenté contre lui par le Hezbollah et l’Iran. C’est bien à Riyad qu’il révélera les menaces d’assassinat et sa surprenante démission, ramenant ainsi le Liban au bord d’une nouvelle guerre civile entre sunnites et chiites.

Toujours en 2015, les factions rebelles armées saoudiennes combattant le régime d’Assad étaient sur le point de renverser le régime alaouite. Deux ans plus tard, les rebelles ont perdu la majeure partie du terrain dans le combat de la coalition Iran-Russie-Hezbollah-Assad.

En mars 2015, l’Arabie Saoudite se lance, à l’initiative de MBS, dans une campagne militaire qui débute par des attaques aériennes massives contre les rebelles Houthis du Yémen soutenus par l’Iran. L’objectif saoudien était de rétablir un régime légitime au Yémen et d’éloigner la menace Houthie des frontières saoudiennes.

Au départ, les Saoudiens avaient réussi à organiser une force panarabe constituée de l’Égypte, du Soudan, du Maroc et de certains Émirats du Golfe persique. Cette guerre interminable se poursuit jusqu’à ce jour et épuise le Trésor saoudien. Riyad est aussi accusé de crimes de guerre.

Ces deux dernières années ont été caractérisées par une forte tension entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. L’exécution en janvier 2017 d’un religieux chiite et de 46 autres accusés de terrorisme avait entraîné une attaque contre l’ambassade saoudienne à Téhéran et le Consulat saoudien à Machhad. La rupture des relations diplomatiques entre les deux pays était inévitable. La rivalité entre eux a dégénéré lorsque les deux puissances régionales se sont affrontées indirectement sur le sol syrien, à Bahreïn, au Yémen et au Liban. Les relations étaient déjà tendues à la suite du Hajj de septembre 2015, au cours duquel plus de 464 pèlerins iraniens ont été écrasés dans une bousculade monstre.

Les efforts de l’Arabie Saoudite d’inonder le marché de pétrole pour « ruiner » l’Iran ont également échoué. Le régime saoudien a dû faire face à une baisse sans précédent des recettes, qui a conduit à une forte réduction des dépenses et à un changement radical des priorités économiques.

Au cours de l’année 2017, les Saoudiens ont déclaré qu’ils ne toléreraient plus les mensonges et les critiques de la chaîne Al-Jazeera, dirigée par le Qatar. Pis encore, le Qatar était devenu le refuge des suspects accusés d’activités subversives en Arabie Saoudite.

L’Arabie Saoudite et ses alliés ont imposé un blocus au Qatar. Des rumeurs circulaient sur une intention saoudienne d’envahir le Qatar, mais qui fut stoppée à la dernière minute par l’administration Trump.

Le terrorisme est depuis longtemps omniprésent en Arabie Saoudite. Le prince Mohammad Bin Nayef avait réussi à démanteler le réseau Al-Qaïda au cours d’une campagne qu’il mena durant une décennie. Cependant, avec le déclenchement des guerres civiles en Syrie et en Irak, l’Arabie saoudite est devenue une « source de main-d’œuvre » pour les organisations extrémistes djihadistes. Le contingent saoudien de 2500 personnes était le deuxième en importance après celui de l’Afrique du Nord. Ceux qui ont réussi à revenir du champ de bataille sont devenus des activistes et des organisateurs de cellules dirigées à distance par Daesh, Al-Qaïda et d’autres organisations radicales.

Durant l’année 2016 seulement 128 attentats terroristes ont été signalés en Arabie Saoudite. Ils ont fait 1147 morts et blessés.

MBS avec Vladimir Poutine en 2015 (photo: Kremlin)

En conclusion, les deux dernières années du règne du roi Salman et du prince MBS s’achèvent par un médiocre bilan. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils ont adopté une politique activiste au lieu d’agir discrètement dans les coulisses.

Certes, l’Arabie Saoudite a clairement défini ses objectifs, ses ennemis et ses alliés. Il existe actuellement un changement interne et le royaume préconise une approche plus libérale envers ses citoyens. Cependant, l’incertitude est omniprésente et les craintes dominent les esprits.

MBS est décrit, selon certaines informations parues dans la presse, comme un enfant gâté et irresponsable qui prend des décisions hâtives mettant en danger le pays sans en analyser les conséquences. D’autres, parlent de lui comme un prince courageux, déterminé et visionnaire.

Cependant, le roi Salman a fait un pari très audacieux en choisissant son fils, MBS, comme dauphin, au grand dam des autres membres de la famille royale. Ils se sentent aujourd’hui trahis. La bataille de succession n’est donc pas achevée, et si la politique de Salman échouait, elle plongerait le pays dans une situation chaotique incontrôlable.

À l’heure actuelle, il ne semble pas que le régime saoudien soit en danger. Toutefois, un retrait humiliant du Yémen, accompagné d’une grave détérioration sur la scène intérieur et économique, risquerait de conduire à une révolte. L’Arabie Saoudite ne sortira pas toujours vainqueur en dépensant des centaines de milliards de dollars pour acheter des systèmes d’armes sophistiqués et en signant des accords économiques avec les États-Unis et la Russie. La crise actuelle est plus profonde et, pour relever tous ses défis, MBS devrait agir prudemment et avec sagesse. Son inexpérience et ses décisions hâtives risquent de déstabiliser l’Arabie Saoudite et de créer de nouvelles turbulences dans un Moyen-Orient en quête constante de stabilité.

Jacques Neriah

 


Pour citer cet article :

Jacques Neriah, « Où va l’Arabie Saoudite avec le prince héritier Mohammad Ben Salman ? », Le CAPE de Jérusalem, publié le 12 novembre 2017: http://jcpa-lecape.org/ou-va-arabie-saoudite-avec-le-prince-heritier-mohammad-ben-salman/


Photo d’illustration : Rencontre entre Emmanuel Macron et le prince Mohammad Bin Salman, le 9 novembre à Riyad (photo : Agence de presse saoudienne)

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