Yitzhak Rabin – Portrait-Témoignage

23 ans après… Sur la Place des Rois d’Israël…

Samedi 4 novembre 1995, la foule qui pleurait littéralement de joie, verse des larmes désespérées… Pour la première fois depuis la création de l’Etat d’Israël, un Premier ministre est assassiné par un juif… la violence verbale aura finalement incité au meurtre.  

Nehemia Rubitsheiv naît en 1895 dans une famille pauvre d’Ukraine. A l’âge de 15 ans, il fuit les pogroms et les persécutions contre les Juifs et part comme des milliers de ses coreligionnaires s’installer en Amérique. A Chicago, seul et désemparé, il gagne sa vie comme crieur de journaux, puis devient tailleur. Déterminé à étudier, il prend tous les soirs des cours d’anglais et d’histoire. Vivant au cœur du quartier juif, il adhère au mouvement sioniste de tendance socialiste Poalé Tsion (Ouvriers de Sion). Il est fasciné par la publication de la Déclaration Balfour en faveur d’un Foyer national juif en Palestine. Il s’engage dans la guerre contre les Turcs, dans les rangs de la Brigade juive, aux côtés des Britanniques.

En Palestine, Ben Gourion le recrute et lui suggère de changer de nom, en lui proposant le nouveau patronyme : « Rabin ». Il accepte avec joie.

En 1920, Nehemia Rabin se marie avec Rosa Cohen « la rouge », célèbre militante du mouvement communiste. Son appartenance à une famille hassidique très pieuse ne l’empêchera pas d’œuvrer avec enthousiasme pour l’esprit révolutionnaire et la cause du socialisme dans le monde.

Son mari Nehemia travaille comme employé dans la compagnie d’électricité. Cet homme modeste et renfermé est un excellent joueur d’échecs. Il s’occupe des travaux quotidiens de la maison tandis que son épouse Rosa, ingénieur de profession, est comptable dans la société des travaux des constructions nationales, Solel Boneh. Elle est contrainte de s’absenter souvent et elle ainsi délègue à Nehemia les charges du foyer familial. Il accomplit son devoir sans souffler mot.

Le 1er mars 1922 leur premier fils, Yitzhak, voit le jour à l’hôpital Shaaré Tsedek à Jérusalem. C’est un beau bébé aux cheveux blonds et roux, au visage joufflu et radieux, et au regard vif. Trois ans plus tard, Rachel naît. Le jeune Yitzhak se trouve parfois seul à la maison avec sa petite sœur. En l’absence des parents, les voisins leur proposent, de temps à autre, un bon repas chaud. Rosa souffre en silence d’un cancer des poumons. En dépit de sa santé précaire, elle poursuit ses activités au sein du parti socialiste. Elle milite dans le syndicat ouvrier pour l’égalité des droits des Juifs et des Arabes.

Le jeune Yitzhak étudie au Lycée agricole Kadouri, près de Tibériade. C’est un élève studieux, très timide et peu bavard. Au départ, il a des difficultés en anglais et doit prendre des cours privés. Sportif, il joue dans l’équipe de football et se fait remarquer par son sélectionneur comme un excellent gardien de but. Il arrête chaque coup et plonge sur le ballon avec un courage exemplaire.

En 1937, sa chère maman meurt d’une crise cardiaque. Yitzhak n’a que 15 ans. Il est présent à son chevet d’hôpital. Son père Nehemia tente de le consoler mais en vain ; Yitzhak s’effondre en sanglots. Il ignorait la maladie mortelle de sa mère. Très attaché à sa maman et hypersensible, c’est un terrible choc qui l’affectera longtemps.

Sa mère représentait le dynamisme de la vie publique et le dévouement exemplaire pour le pays, et voilà qu’elle disparait dans des circonstances inattendues, dans des conditions tragiquement insurmontables.

Chagriné et perplexe pour son avenir, Yitzhak décide de partir pour la Californie étudier l’agronomie. Son père l’encourage. Il reçoit même une bourse du mandat britannique pour devenir expert dans les problèmes d’irrigation. Mais la Deuxième Guerre mondiale éclate. Le jeune Rabin est mobilisé dans les rangs du Palmah, unité de commando de la Haganah. Son voyage aux Etats-Unis attendra. Le rêve de devenir ingénieur agronome se brise définitivement. Contrairement à son caractère renfermé et à son manque d’assurance, une nouvelle voie s’ouvre au sein de l’armée. Yitzhak Rabin devient militaire, un combattant courageux et un brillant officier dans les rangs de Tsahal.

Le jeune Rabin, officier dans les rangs du Palmach, en janvier 1948 (crédit GPO)

Pendant la guerre d’Indépendance d’Israël, il commande la division Arhel qui ouvre la voie à la conquête de Jérusalem.

Quand, en juin 1948, quelques semaines après la création de l’Etat d’Israël, ce jeune officier prend le commandement du secteur de Tel-Aviv, il exécute un ordre qui le tourmentera longtemps : le tir d’obus contre le bateau du Etsel, l’Altaléna.

Comment peut-il tirer sur ses coreligionnaires ? En bon soldat, Rabin ne réfléchit pas. Il exécute !

Sous les ordres de Ben Gourion et du chef des opérations, Ygal Yadin, Rabin place un vieux canon de 65 mm et tire plusieurs obus sur le bateau acheminé par Menahem Begin sur la plage de Tel-Aviv.

Deux mois plus tard, le 23 août 1948, Yitzhak Rabin se marie avec Léah Schlossberg, issue d’une famille juive d’Allemagne. Lors de la cérémonie nuptiale, en présence d’un rabbin militaire, Yitzhak porte l’uniforme et un képi, et Léah, un tailleur blanc. Eperdument amoureux, ils ne se quitteront plus, jusqu’à ce jour fatal…

Suite au cessez-le-feu, Rabin participe à Rhodes aux négociations pour la signature des accords d’armistice. Après un stage d’un an à l’école militaire britannique Camberley, il commande la région Nord du pays. En 1963, il est adjoint au chef d’état major, Tsvi Tsour.

Ben Gourion, alors Premier ministre et ministre de la Défense, admire l’enthousiasme des jeunes et brillants généraux israéliens. Il les compare aux vaillants héros bibliques et aux soldats courageux qui ont défié la Grèce antique et Rome. Parmi les nouveaux généraux de Tsahal, le Vieux lion avait pris en grande estime trois sabras : Dayan, Sharon et Rabin. Avant de quitter le pouvoir, il a promis à Rabin de le nommer chef d’état-major, contrairement d’ailleurs, à l’avis de Shimon Pérès, son fidèle adjoint au ministère de la Défense. Pérès, visionnaire, considérait déjà Rabin comme un adversaire redoutable. Avec son flair politique, il veut l’écarter à tout prix des commandes du pouvoir.

Le 1er janvier 1964, Yitzhak Rabin, 42 ans, est nommé comme promis chef d’état-major de Tsahal. Les mois à venir sont prometteurs pour Israël. Lévy Eshkol, Premier ministre, célèbre son troisième mariage ; le pape Paul XI foule pour la première fois la Terre sainte ; un geste de réconciliation avec le peuple élu. Un défilé spectaculaire se déroule à Beershéva, capitale du Néguev. Il montre aux voisins arabes la puissance militaire de l’Etat juif et sa force de dissuasion.

Sur le plan intérieur, c’est aussi la réconciliation entre la gauche et la droite. Les ossements du chef du Betar, Zéev Jabotinsky, mort en 1940 à New York, sont enterrés par les révisionnistes au mont Herzl dans le cadre d’une cérémonie nationale, en présence de Begin, Eshkol, Rabin et Dayan.

Mais cette situation idyllique ne peut pas durer longtemps.  La trêve au long des frontières n’est, hélas, qu’illusoire.

Le 22 février 1966, en Syrie, le chef de l’aviation Hafez el Assad prend le pouvoir par un coup d’Etat. La situation à la frontière nord se dégrade brusquement et plonge l’Etat juif dans une inquiétude constante qui dure jusqu’à la guerre des Six jours. Durant cette période, Rabin, chef d’état-major, supervisera les préparations à la guerre.

Les généraux Narkiss, Dayan et Rabin (de g. à dr.) dans la Vieille Ville de Jérusalem en juin 1967 (Ilan Bruner, GPO)

J’ai suivi ses déplacements dans le nord du pays, en compagnie du général David Elazar, Dado. Rabin était calme mais inquiet. Il fumait à la chaîne et buvait plusieurs tasses de café. Plongé dans les cartes d’état-major, il donnait l’impression qu’il supervisait la situation militaire ; il avait des réponses à toute éventualité. Pour se décontracter, il jouait au tennis avec Dado. C’était un bon joueur et son coup de service était fort puissant. Quand il perdait la balle, il grognait, mais tout de suite après, souriait. Il nous inspirait confiance. Son bon caractère et son esprit sportif du fair-play étaient exemplaires.

Toutefois, les déclarations belliqueuses des Arabes et les menaces de guerre, mettent Rabin en état de stress. Ces efforts quotidiens de tension et le manque de sommeil le plongeaient dans l’angoisse et dans le manque d’assurance. Rabin est atteint d’une forte dépression nerveuse. Il fume plus de trois paquets de cigarettes par jour et sirote une vingtaine de tasses de café.  Empoisonné par la nicotine et la caféine, son médecin personnel lui injecte une piqûre et pendant 36 heures, au moment où le pays est sur le pied de guerre, le chef d’état- major dort à poings fermés. Après ce profond sommeil, Rabin, désemparé, est contraint de demander à son adjoint, Ezer Weizman, de prendre les commandes de Tsahal. Weizman refuse net et encourage son chef à surmonter les moments de détresse. Rabin se remet rapidement et amène son pays à la victoire la plus éclatante de l’histoire contemporaine.

Cette guerre donne naissance à toute une série de mythes et d’éloges. Fier d’avoir gagné dans le champ de bataille, Yitzhak Rabin souhaite toutefois mettre les choses à leur juste niveau et à leur juste proportion. Lors d’un discours remarquable qu’il prononce sur le mont Scopus, à l’Université hébraïque de Jérusalem, Rabin évoque les qualités humaines et spirituelles de Tsahal : « les parachutistes qui se sont emparés du Mur occidental se sont appuyés à ses pierres et ont pleuré. Je doute que l’on trouve beaucoup de gestes aussi symboliques dans toute l’histoire de l’humanité. Nous avons gagné le droit d’être conscients de notre supériorité sans avoir pour autant méprisé nos adversaires. Notre armée est celle d’une nation qui aime et désire ardemment la paix mais qui est aussi capable de se battre avec courage lorsque ses ennemis la forcent à le faire. »

Ce jour-là, Rabin est nommé docteur honoris causa de l’Université hébraïque.

Après plus de huit années dans les rangs du Palmah et vingt ans sous l’uniforme de Tsahal, Yitzhak Rabin achève sa carrière militaire avec éclat et dans l’euphorie de la victoire. L’avenir est devant lui. Il n’a que 46 ans. Depuis longtemps, il se creuse les méninges pour savoir quel est le bon chemin à prendre. C’est un combattant courageux, mais pas un lutteur politique. Il n’a pas l’épiderme du politicien malin et rusé, celui des intrigues et des coups bas. C’est un homme intègre et loyal. Un vrai timide. Déjà, au mois de mars 1967, 3 mois avant la guerre et 9 mois avant la fin de son mandat, il aborde le sujet avec le Premier ministre, Lévy Eshkol, dans un entretien en tête- à- tête :

— Je souhaite devenir le prochain ambassadeur d’Israël à Washington, demande-t-il timidement.

— Tu parles sérieusement ?, demanda Eshkol en éclatant d’un rire homérique. Toi, Yitzhak Rabin, le général, ambassadeur ? C’est sans doute une blague que tu me racontes là ?

— Je suis très sérieux et j’ai réfléchi longuement.

— Ah bon ? Cela m’étonne beaucoup. Je ne crois pas que tu aies le profil de diplomate. Tu te vois, toi, en smoking et en nœud de papillon dans ces cocktails insipides, bavarder avec des dames aux toilettes élégantes, devenir le point de mire des banquets ennuyeux et snob, de la soi-disant haute société ? Franchement pas !

— Je pense qu’il est important de consolider nos relations avec les Etats-Unis et avec la forte communauté juive de là-bas, car après cette guerre nous devrons faire face à la bataille diplomatique.

— Bien dit. Ecoute, je vais en parler à Abba Eban, c’est lui le chef de la diplomatie comme tu le sais… », dit Eshkol en souriant face à la tête que fait Rabin, qui devine qu’Abba Eban n’est pas son admirateur le plus fervent…

Au mois de février 1968, Rabin part pour Washington représenter son pays. Il est reçu triomphalement comme un héros américain. Cependant, sa nouvelle carrière débute par deux graves incidents dans l’Amérique toujours plongée dans le bourbier du Vietnam : les assassinats du révérend Martin Luther King et du sénateur Robert Kennedy.

Rabin passe plus de cinq ans dans la capitale américaine. Il consolide les relations entre les deux pays et avec les deux présidents Johnson et Nixon. Durant cette période de diplomatie, il donne des centaines d’interviews et de conférences, participe à d’innombrables banquets et galas. Son nom est sur toutes les lèvres et l’ambassadeur d’Israël est devenu une véritable star. Malgré ses fonctions officielles, sous l’impulsion de son épouse, il accepte des honoraires importants pour ses conférences. Pour vaincre sa timidité et être à l’aise avec son public, il a pris l’habitude de boire plusieurs verres de whisky, et de fumer de gros cigares. Sa santé se détériore de jour en jour. Le bourbon américain, qui lui monte parfois à la tête, le rend impulsif et grossier. Son teint, naturellement coloré, vire au rouge brique et Rabin  ne peut plus toujours maîtriser ses nerfs.

Grâce à sa volonté de fer et à son fort caractère, il saura par la suite se contrôler et éviter l’alcoolisme.

Ce comportement peu connu du grand public lui porte préjudice et lui cause un grand tort. Ses adversaires politiques utilisent « cette arme secrète » pour le contredire et le mettre au pied du mur.

Rabin croisera de nombreuses fois la route de Richard Nixon, ici en 1992 (photo Yaacov Saar, GPO)

Rentré de Washington, Rabin plonge dans le cauchemar de la guerre de Kippour. Le héros de la guerre des Six Jours est volontaire pour conseiller à son ami, Dado, le chef d’état-major, et lui communiquer son savoir et sa riche expérience en matière de défense.

Il contribue aussi à la réalisation du pont aérien qui achemine sans interruption du matériel militaire américain.

Deux mois après la guerre, en décembre 1973, Rabin entre au gouvernement de Golda Meir. Il est ministre du Travail. Six mois plus tard, la grand-mère d’Israël démissionne et Rabin devient Premier ministre de l’Etat juif. Jamais dans l’histoire du jeune Etat on a connu une carrière aussi météorique. Quatre mois seulement député à la Knesset et trente-six jours ministre du Travail, c’est bien médiocre pour vouloir devenir le chef de gouvernement de l’Etat juif. Rabin, soutenu par la vieille garde du parti travailliste, est le premier général sabra à ce poste. Il n’a que 52 ans. Il est clair que le destin de cet homme a toujours joué un rôle prédominant. Son parcours est riche en rebondissements.

Dès qu’il a décidé de faire de la politique, Rabin est mis sur la sellette par la presse et Shimon Pérès, son adversaire de toujours, celui qu’il désigne comme « l’éternel intrigant » le combat sur tous les fronts et à chaque occasion.

Le 3 juin 1974, Yitzhak Rabin présente son gouvernement devant la Knesset. Le simple soldat Shimon Pérès est à la Défense. Le général Yigal Allon aux Affaires étrangères.

En dépit des rivalités politiques, une excellente troïka est sur pied pour diriger le pays. Deux semaines plus tard, c’est la visite historique d’un président des Etats-Unis en Israël.

En recevant Nixon, en grande pompe, à Jérusalem, Rabin veut confirmer que sa politique est exclusivement dépendante des Etats-Unis. Après avoir paraphé à Genève les accords de désengagement avec la Syrie et l’Egypte, Rabin signe un premier accord stratégique avec Washington. La signature d’un accord intérimaire avec l’Egypte a créé un nouvel équilibre des forces dans la région. Il écarte sur le front sud la perspective d’une nouvelle guerre et ouvre la voie à une négociation sincère de réconciliation et de paix.

Cependant, le gouvernement Rabin doit affronter une vague de terrorisme et de tirs de roquettes de Katioucha à partir du territoire libanais, meurtri par une guerre civile.

L’année 1975 est celle des pires attentats arabes perpétrés dans le pays. Des charges explosent dans des centres commerciaux, des aéroports et des hôtels ; des dizaines de tués et de blessés plongent le pays dans le deuil ; la guerre de Kippour, la multitude des attentats ainsi que la détérioration de la situation économique et sociale incitent de nombreux israéliens à quitter le pays, en particulier vers l’Amérique. Un jour de colère, Rabin les qualifiera de « méprisables imbéciles ». Le gouvernement doit faire face aussi aux revendications des colons juifs de Cisjordanie. Soutenus par la droite de Menahem Begin, ils créent de nouvelles implantations illégales. Rabin donne l’ordre à l’armée de les évacuer par la force devant les caméras du monde entier.

L’année 1975 s’achève sur une infâme résolution des Nations Unies, assimilant le sionisme à du racisme. Le délégué israélien Haïm Herzog (devenu par la suite président de l’Etat d’Israël) proteste en déchirant cette résolution devant les représentants de tous les continents de la planète.

La guerre civile au Liban affaiblit la Syrie mais frustre les Palestiniens qui décident de multiplier les attentats spectaculaires pour attirer l’attention de l’opinion internationale. Le point culminant de ce déferlement terroriste est sans doute la prise d’otages de l’airbus d’Air France à Entebbe. Le 2 juillet 1976, Rabin se décide à libérer les otages par une opération audacieuse. Ce raid spectaculaire est applaudi par le monde entier et s’inscrit dans la légende des exploits de Tsahal.

L’année 1976 s’achève sur un incident grotesque : des avions Phantom achetés aux Etats-Unis et acheminés vers Israël atterrissent un vendredi, au début du shabbat. Sacrilège ! Le parti national religieux membre de la coalition vote une motion de censure avec l’opposition. Le gouvernement Rabin tombe, ne restant en place que comme cabinet de transition jusqu’aux élections.

L’année suivante débute par une série de scandales sans précédent dans l’histoire du pays. Décidément Rabin n’a pas la baraka : des affaires, des réseaux de corruption, des fausses factures. Un fonctionnaire israélien réussit à manipuler une banque suisse, soutenue par les Rothschild… le gouverneur de la banque d’Israël est arrêté pour détournement de fonds et enfin le ministre de l’Habitat se tire une balle dans la tête. Un vrai feuilleton de série noire qui s’achève par un scandale sur un compte bancaire illégal détenu par les Rabin à Washington. Sans hésiter, Rabin annonce sa démission du gouvernement et de la présidence du parti travailliste. Léah Rabin, sous le choc, tente de se suicider… Cette affaire défraye longtemps la chronique mais renforcera l’image intègre et loyale d’ Yitzhak Rabin. Elle met fin à sa première présidence du conseil et provoque un changement radical dans le pays avec la montée du Likoud de Menahem Begin au pouvoir.

La traversée du désert politique dure plus de sept ans. Rabin tente à plusieurs reprises de revenir au pouvoir du parti mais à chaque fois, Pérès lui barre la route. A deux reprises consécutives, Menahem Begin gagne les élections législatives face à Shimon Pérès. Durant cette longue période dans l’opposition parlementaire, Rabin finit par se résigner. Il donne des conférences, écrit des articles dans les journaux et rédige ses mémoires.

En 1984, Rabin se joint au gouvernement d’union nationale et devient ministre de la Défense pendant plus de six ans. Durant son mandat, il réussit à évacuer les forces israéliennes de la région de Beyrouth et des montagnes du Shouf. En octobre 1985, il lance un raid contre le quartier général de l’OLP à Tunis. Après le fiasco de la première guerre au Liban menée par Sharon, Rabin s’attellera à renforcer le moral des troupes et à perfectionner le matériel de combat de Tsahal. Dans cette perspective, il s’oppose à la construction d’un nouvel avion de combat israélien, le Lavi.

Rabin est surpris par le déclenchement de la première Intifada. Il avait pensé que cette révolte populaire était passagère. Il a ignoré son impact et négligé avec mépris les jets de pierres par des gamins palestiniens. Il tente de mater cette révolte par la force et la répression. C’est un échec.

En 1992, redevenu chef du parti travailliste, Rabin gagne pour la première fois des élections législatives et devient pour la seconde fois Premier ministre. Shimon Pérès est chef de la diplomatie.

Entre les deux acteurs principaux de cette histoire d’Israël qui s’écrit au pas de course, un nouveau chapitre vient de s’ouvrir et plusieurs questions se posent dans un contexte international entièrement renouvelé. Au moment où les grands de ce monde dialoguent, parlent de détente véritable, d’union politique et monétaire, est-il encore possible que Rabin, inflexible, lutte avec son armée contre des gamins masqués, lançant des pierres et des bouteilles incendiaires ? Est-ce là le destin d’Israël ? Le but de Tsahal, vainqueur incontesté de quatre guerres contre toutes les armées arabes réunies ? L’accomplissement du rêve sioniste ? Combien de soldats doivent-ils encore tomber, combien de civils se faire tuer ? Combien de nouveaux invalides encore ? Quand mettra-t-on un terme aux effusions de sang, aux guerres, au terrorisme, aux prises d’otages et aux chantages en tout genre ? Quo va dis Israël ?

Depuis qu’il est aux commandes de l’Etat, ces réflexions ne cessent de hanter Yitzhak Rabin. Aujourd’hui, avec l’expérience et les années, il aborde chaque sujet avec philosophie et sensibilité. Rabin possède les atouts pour faire un excellent Premier ministre. Il symbolise le sabra, le vrai Israël, ses victoires éclair, ses combats pour sa survie, ses joies et ses larmes ; la guerre et la paix. Il en est en quelque sorte la figure emblématique. Sous l’impulsion de Shimon Pérès, il bouleverse les cartes du Proche-Orient en reconnaissant l’OLP d’Arafat et en signant avec lui les accords d’Oslo en dépit des fortes pressions de l’opposition. Il reconnaît que ces accords ne sont pas parfaits et qu’il a longtemps hésité à serrer la main d’Arafat. Il compare les accords d’Oslo à un fromage de gruyère : « il y a trop de trous, trop de lacunes que nous devrions combler », dit-il insatisfait.

Rabin signe aussi un traité de paix avec le roi Hussein de Jordanie, deuxième pays arabe après l’Egypte à nouer des relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël.

Pour son courage et sa persévérance pour la paix au Proche-Orient, Rabin obtient, en 1993, le prix Nobel de la Paix.

Arafat, Peres et Rabin recevant le prix Nobel de la paix (photo Yaacov Saar, GPO)

20 avril 1993, Yitzhak Rabin est en Pologne. Il est venu assister aux cérémonies marquant le cinquantenaire de la révolte du ghetto de Varsovie. Une visite plus que symbolique pour Israël et pour les Juifs rescapés des camps de la mort. A Auschwitz, Rabin se recueille et médite. Le lieu est à la fois maudit et sacré. C’est dans cette campagne polonaise que le navire de l’humanité a sombré. En vain la prière du Shema Israël (Ecoute Israël), en vain les supplications, les cris, les pleurs, en vain. Comme si Dieu lui-même avait eu honte ; devant les portes de ces chambres à gaz, ils étaient là, impuissants, sans espoir, sans personne sur terre pour les défendre, ni patrie, ni gouvernement, pour leur offrir un refuge, un abri. Des femmes, des enfants, des vieillards, médecins, écrivains, rabbins et tout un peuple avec. « Le peuple élu » choisi par Dieu. Ici, Rabin représente ce peuple, celui de la rédemption d’Israël, ceux qui ont appris à regarder la mort en face en hommes libres. Rabin est profondément remué ; sans le montrer, il est plus que jamais déterminé à mener la bataille pour la paix.

Samedi 4 novembre 1995, après la fin du shabbat, la place des Rois d’Israël, au cœur de Tel-Aviv est envahie par des dizaines de milliers de citoyens, rassemblés pour une énorme manifestation en faveur de la paix. Depuis la signature des accords d’Oslo, c’est la première fois que le peuple vient spontanément saluer Yitzhak Rabin et l’encourager dans son combat pour la paix. Sur le podium, Rabin, timide, lunettes sur le nez, chante devant les micros la célèbre chanson pour la paix : « Shirou, shir lashalom ». Il est très ému. Après le tonnerre d’applaudissements, Rabin prend la parole :

« Ce rassemblement constitue la preuve éclatante que la vaste majorité du peuple désire vraiment la paix et se déclare prête à prendre des risques pour y parvenir » déclare-t-il avec force. Puis, plus rouge que jamais, le bras tendu, il affirme :

« Ce peuple est contre la violence ! La violence mine les fondements de notre démocratie et de fait, elle doit être condamnée et mise au ban ! Arrêtons le cycle infernal ! Mettons tous ensemble un terme à la violence des extrémistes ! »

Rabin ! Rabin ! scande la foule. Le premier ministre quitte la tribune et se dirige avec ses gardes du corps vers son véhicule. Très décontracté, une main dans la poche, une cigarette dans l’autre, Rabin descend les escaliers vers le parking. La limousine blindée est là avec le fidèle chauffeur. La porte arrière s’ouvre. Et le temps s’arrête.

Un jeune homme s’approche. Trois coups de feu claquent. Rabin s’effondre. Une heure plus tard, il succombe à ses blessures et meurt sur la table d’opération. Le vieux général, héros des combats d’Israël, perd sa dernière bataille contre la mort. Dans le pays et dans le monde entier, c’est la consternation. Rabin a été assassiné par un jeune fanatique juif. On pouvait penser qu’Israël, pays démocratique exemplaire, serait toujours à l’abri d’un attentat politique. On s’est bien trompé. La violence verbale aura finalement incité au meurtre. Le texte du chant de la paix, Yitzhak Rabin l’avait mis dans sa poche et la balle qui l’a tué a traversé la feuille. Les paroles de paix et d’espérance étaient tachées par le sang du timide sabra. Elles résumeront, dans la tourmente de la tragédie, le destin d’un homme, sa carrière exemplaire et son héritage.

 Freddy Eytan

Extraits de l’ouvrage Les 18 qui ont fait Israël paru aux Editions Alphée Jean-Paul Bertrand en 2007.

 


Pour citer cet article :

Freddy Eytan, « Yitzhak Rabin – Portrait-Témoignage », Le CAPE de Jérusalem, publié le 21 octobre 2018 : http://jcpa-lecape.org/yitzhak-rabin-portrait-et-temoignage/

Illustration : Yitzhak Rabin (GPO).

 

          

 

              

 

 

Tagged as:

1 Comment

  1. Bonjour Freddy,

    Je regrette beaucoup de ne plus vous entendre sur la fréquence juive, j’apprécie beaucoup vos réflexions.
    Il y a ces questions qui me tourmentent depuis plus de 20 ans, et je n’arrive pas à trouver de réponses.

    Pour quelles raisons, au plus fort des attentats meurtriers dirigés contre des civils Israéliens qui ont provoqué de véritables massacres, Rabin n’a-t-il pas suspendu les “négociations” avec Arafat en qui il n’avait pas grande confiance, en exigeant qu’elles ne reprennent que lorsque les attentats se soient arrêtés ?
    Est-ce que Pérès a fait pression sur lui pour qu’il n’abandonne pas les discussions ?
    Pourquoi avoir donné aux “palestiniens” la ville de Jéricho, première ville juive de notre histoire ?
    Pourquoi avoir partagé avec les “palestiniens” le Tombeau des Patriarches et donné le Tombeau de Joseph ?
    Au cours des négociations de Camp David, Shlomo Ben Ami, négociateur Israélien, a entendu Erakat déclarer qu’il n’y a jamais eu de Temple à Jérusalem, ni de Juifs en Palestine.
    Pourquoi ne pas avoir interrompu ces discussions avec des interlocuteurs négationnistes et malhonnêtes ?

    Je vous remercie par avance pour vos réponses à ces questions qui ne sont pas souvent abordées…

    Cordialement.

Leave a Response

Please note: comment moderation is enabled and may delay your comment. There is no need to resubmit your comment.