Pour une convention internationale sur les crimes antisémites

La récente vague violente d’actes antisémites aux États-Unis, conjuguée à la renaissance alarmante de l’antisémitisme en Europe et ailleurs, doit être considérée comme un réveil brutal de l’état d’hibernation curieux et nonchalant dans lequel le monde juif semblait vivre naïvement.

Qui peut reprocher à la communauté internationale de ne pas traiter le phénomène de l’antisémitisme, alors que le monde juif lui-même demeure naïf et adopte un sens politique correct ou simplement se résigne ?

Il semble l’avoir accepté comme un phénomène permanent et indélébile, le tolérer et en souffrir plutôt que de le traiter et le combattre.

Les odieux événements récents ne sont pas nouveaux. L’antisémitisme existe et frappe les Juifs à travers les continents depuis des milliers d’années. Il a réapparu sous des formes diverses et variées, s’adaptant à toutes les circonstances et à tout moment. Il utilise cyniquement tous les moyens : culturels, sociaux et technologiques disponibles pour pouvoir se propager auprès du public.

Le 27 octobre 2018, l’assassin de la synagogue de Pittsburgh a crié : « Tous les Juifs doivent mourir !» Et il tuera 11 fidèles.

En août 2017, des néonazis américains de Charlottesville scandaient lors d’une manifestation : « Les Juifs ne nous remplaceront pas ! » « Cette ville est dirigée par des communistes juifs et des nègres criminels ! ». Ils affichèrent des banderoles avec des croix gammées et lancèrent des appels « Brûlez leurs synagogues ! ».

Fait scandaleux, les Juifs sont victimes d’une vague de crimes antisémites (photo Ben Gershon, GPO)

Des exemples d’actes antisémites similaires ont été enregistrés partout dans le monde :

Au Royaume-Uni, 727 incidents antisémites, soit une moyenne de plus de 100 par mois, se sont produits au cours des six premiers mois de l’année 2018. Ils sont alimentés notamment par le phénomène largement répandu de l’antisémitisme au sein du parti travailliste. En fait, 34 incidents antisémites au cours des six premiers mois de 2018 peuvent être explicitement liés au parti travailliste britannique.

Aux Pays-Bas, en 2016 et 2017, des fenêtres de deux restaurants casher d’Amsterdam ont été brisées.

En France, le nombre d’actes antisémites a bondi de 69% depuis le début de l’année 2018. Onze meurtres antisémites ont été commis durant ces 12 dernières années. Le dernier assassinat a eu lieu en mars 2018 à Paris. Une survivante de la Shoah, Mireille Knoll, 85 ans, a été poignardée à 11 reprises par son voisin musulman qui l’a brûlée dans son appartement.

En Allemagne, en avril 2018, deux Juifs ont été agressés à Berlin en plein jour par un musulman qui les a fouettés avec une grosse ceinture. Des incidents similaires ont eu lieu contre une écolière juive par ses camarades de classe musulmans.

En Pologne, suite à l’adoption d’une loi contre toute tentative d’implication de la Pologne dans les crimes nazis durant la Shoah, nous assistons à une flambée de rhétorique antisémite dans ce pays qui a hébergé les camps de la mort. En février 2018, la communauté juive polonaise avait publié une lettre ouverte dans laquelle elle déclarait crûment que les « Juifs polonais ne se sentent plus en sécurité en Pologne en raison de la vague d’antisémite qui se déferle en réponse à la loi sur la diffamation sur la responsabilité de la Pologne au sort des Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale. »

En Suède, des bouteilles incendiaires ont été lancées sur la synagogue de Göteborg et une manifestation antisémite a eu lieu devant la synagogue de Malmö.

En Russie, des publications antisémites apparaissent régulièrement sur les réseaux sociaux. Des slogans et accusations classiques reprisent des Protocoles des Sages de Sion sont véhiculés telles des diffamations infâmes accusant les Juifs d’utiliser le sang des Goys pour fabriquer du pain azyme (les matsots) pour la fête de Pessah. Il faut dire que même le président Vladimir Poutine a laissé entendre que les Juifs et d’autres minorités avaient été peut-être à l’origine de l’ingérence dans les élections présidentielles américaines de novembre 2016.

Au Canada, les incidents antisémites sont en hausse depuis plusieurs années consécutives. Plus de 1752 incidents violents et actes d’harcèlement et de vandalisme ont été enregistrés depuis le début de l’année. Des graffitis antisémites sont peints sur les murs des écoles au nord de Toronto, plusieurs messages « Hitler avait raison » ont été griffonnés sur les autoroutes de la région de Toronto et un message antisémite menaçant une famille juive à Winnipeg. En décembre 2017, lors de la fête des Lumières (Hanoukka), treize synagogues avaient reçu le même message : « Les Juifs doivent périr !»

Aux États-Unis, le massacre de Pittsburgh a été suivi d’actes de violence et de vandalisme à Brooklyn et en Californie.

La situation actuelle est grave et alarmante et le nombre grandissant d’actes antisémites nous préoccupe vraiment. Toutefois, rien n’a vraiment changé depuis plusieurs siècles. Depuis l’Inquisition espagnole, les pogroms en Europe de l’Est, la Shoah et autres événements antisémites tragiques.

Benjamin Nétanyahou au 5e Forum sur l’antisémitisme à Jérusalem en 2015 (Kobi Gideon, GPO)

Les mesures à prendre pour combattre efficacement l’antisémitisme

Certes, après chaque attentat ou incident antisémite nous entendons des déclarations politiques de sympathie, de choc, et de dégoût de la part des leaders à travers le monde. Toutefois, des questions fondamentales se posent :

Que faisons-nous concrètement ? Quelles sont les mesures à prendre pour lutter contre l’antisémitisme en Europe, en Amérique et ailleurs ?

Juste après le massacre à la synagogue de Pittsburgh, le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a fait allusion à la nécessité d’une forme d’action concertée et sérieuse :

« Les Juifs sont à nouveau persécutés, discriminés ou attaqués pour la simple raison qu’ils sont ce qu’ils sont. Nous le voyons sur Internet, dans des discours de haine. Nous le voyons dans la manière dont les cimetières sont profanés. Nous le voyons maintenant dans cette horrible attaque contre une synagogue.

Je pense qu’il est important non seulement de dénoncer, non seulement de condamner ces actes comme tout autre acte de xénophobie ou de racisme, mais aussi d’essayer de comprendre pourquoi cela se produit. » 

Cette déclaration a été complétée par une déclaration similaire publiée par son bureau le jour même du carnage :

« La fusillade à Pittsburgh rappelle douloureusement l’antisémitisme persistant. Les Juifs du monde entier continuent à être attaqués sans autre raison que leur propre identité. L’antisémitisme est une menace pour les valeurs démocratiques et la paix et ne devrait plus avoir sa place au XXIe siècle.

Le Secrétaire général appelle à un front uni – réunissant les autorités à tous les niveaux, la société civile, les responsables religieux et communautaires et le grand public – pour faire reculer les forces du racisme, de l’antisémitisme, de l’islamophobie et d’autres formes de haine, de bigoterie, discrimination et xénophobie qui gagnent en force dans de nombreuses régions du monde. «  

Cet appel de Guterres est instructif dans la mesure où il va au-delà des postulats acceptés par la communauté internationale et, dans une large mesure, parmi les dirigeants juifs du monde, qui considèrent l’antisémitisme comme une autre forme de « haine, de bigoterie, de discrimination et de xénophobie. »

Ce faisant, ils associent l’antisémitisme à des maux d’un genre différent – racisme et islamophobie – tout en ignorant ses propres caractéristiques et son histoire, qui méritent un traitement séparé.

L’appel du Secrétaire général à essayer de comprendre pourquoi de tels actes d’antisémitisme horribles témoignent de la reconnaissance du caractère unique de l’antisémitisme en tant que phénomène séculaire, avec des racines, des causes et des résultats distincts. Il est donc présenté comme une autre forme de racisme ou de xénophobie.

En plus de la longue, triste et amère histoire de l’antisémitisme et de la profondeur du mal qu’il a engendré, son caractère unique découle du fait qu’il est commun et qu’il prolifère dans tous les secteurs de la société, parmi les éléments d’extrême gauche et de droite, en traversant toutes les couches sociales et idéologiques.

En effet, l’une des principales leçons à tirer de cette récente flambée d’antisémitisme violent, comme l’a reconnu le Secrétaire général Guterres, est la nécessité d’une action consolidée ; un « front uni » de toute la communauté internationale contre l’antisémitisme.

Dans le monde d’aujourd’hui, comme dans toute action internationale consolidée visant à lutter contre la violence et la terreur, la lutte contre l’antisémitisme requiert une base juridique solide et des sanctions pour agir.

Cependant, la communauté internationale n’a jamais sérieusement envisagé de criminaliser en tant que tel l’antisémitisme comme un crime international. Tous ceux qui participent à sa propagation et à la défense de sa cause doivent être traités comme des criminels internationaux et ne bénéficier d’aucune impunité.

En 2015, le Centre pour les affaires publiques et de l’Etat de Jérusalem (JCPA-CAPE) s’est efforcé de corriger ce qui constitue manifestement une vaste injustice internationale en publiant un Projet de convention internationale pour la prévention et la répression du crime d’antisémitisme – un document destiné à criminaliser universellement l’antisémitisme au sein des organisations internationales.

Ce projet de convention suit le format accepté par d’autres conventions internationales des Nations Unies reconnues condamnant et criminalisant les génocides, la discrimination raciale, les prises d’otages, le détournement d’avions, le terrorisme et autres graves phénomènes criminels internationaux.

Ce projet de convention comprend les éléments suivants, conçus pour lutter contre l’antisémitisme :

  • Un préambule décrivant l’histoire de l’antisémitisme et rappelant ses références dans des institutions internationales, des déclarations de personnalités de premier plan et des résolutions pertinentes d’organismes internationaux.

 

  • La définition du crime antisémite et de ses éléments constitutifs, fondée sur les diverses définitions adoptées au cours des dernières années par divers groupes et institutions.

 

  • La criminalisation des manifestations antisémites qui entraînent ou sont destinées à provoquer la violence.

 

  • Des mesures prises par les pays pour criminaliser l’antisémitisme dans leur propre droit national et pour poursuivre ou extrader leurs auteurs.

 

  • Une coopération internationale avec échange d’informations sur les auteurs et les mesures prises.

 

  • La mise en place par les États de programmes éducatifs nationaux appropriés pour lutter contre l’antisémitisme.

 

  • La création d’un forum international de surveillance et de coordination pour lutter contre l’antisémitisme et des actions des États et des organisations internationales.

Avec le soutien évident du Secrétaire général de l’ONU et le défi qu’il a lancé à la communauté internationale, cette proposition devrait être soumise aux instances juridiques compétentes de l’ONU pour examen, en vue de son étude, de sa modification, et de son acceptation en tant que traité international pour criminaliser et punir les odieux actes antisémites et leurs auteurs.

Alan Baker

 


Pour citer cet article

Alan Baker, « Pour une convention internationale sur les crimes antisémites », Le CAPE de Jérusalem, publié le 11 novembre 2018 :

Photo de couverture : Policiers déployés devant une synagogue de New York après l’attentat de Pittsburgh qui a fait 11 victimes le 27 octobre 2018 (photo Ed Reed New York Mayoral Office)

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