Israël et les Palestiniens : un conflit centenaire

Troisième épisode de l’histoire des relations israélo-arabes. Au coeur des hostilités avec les Palestiniens, la question du partage ou du non-partage de la Palestine entre la mer et le Jourdain. Quelle chance pour la paix en 2012?

Pourquoi le conflit israélo-palestinien dure-t-il tant ? Plus de 115 ans après les débuts du sionisme politique moderne, 64 ans après la déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël et 19 ans après les accords d’Oslo ? La question est fondamentale et en entraîne d’autres : quel sont les prérequis pour la paix de part et d’autre et comment ceux-ci ont évolué au cours de l’histoire récente ?

L’émergence d’un mouvement national palestinien ne s’est pas faite en un jour, la formation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)[1] en 1964 lors du premier sommet de la ligue arabe au Caire en fut une étape essentielle. C’est en effet ce groupe qui va vite s’imposer comme l’organe représentatif du peuple palestinien. La guerre des Six Jours débouchant sur la défaire jordanienne et une impossibilité du retour au statu quo ante, les velléités des groupes nationalistes palestiniens de se débarrasser de la tutelle hachémite se sont faites plus vives. D’autant plus que le roi Hussein, fortement échaudé par la défaite, soutien plus faiblement les ardeurs bellicistes. La rupture avec Hussein est totale lors des violences de septembre noir en 1970. Les hommes réunis autour de la figure rapidement tutélaire de Yasser Arafat, même s’ils se présentent comme parties intégrantes du panarabisme progressiste nassérien, s’en distinguent également : à leurs yeux, personne n’est mieux placé qu’eux-mêmes pour défendre les « intérêts palestiniens » (à savoir la destruction d’Israël). L’OLP, et sa principale composante le Fatah[2], reprocheront ainsi constamment aux puissances arabes qui l’ont pourtant créé, suspectes de tentation compromissioniste, ne pas en faire assez pour la « libération de la Palestine »[3].

C’est également après la guerre des Six Jours que l’OLP s’affirme comme principal groupe armé palestinien, menant l’essentiel de l’effort de guerre les années suivantes en multipliant les infiltrations meurtrières en territoire israélien, détournements d’avions et prises d’otages à l’image de l’assassinat de 11 athlètes israéliens lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972. Son influence et sa popularité au sein de la population palestinienne lui valent de devenir peu à peu le représentant de la Palestine. Ainsi, dès 1974, Valéry Giscard d’Estaing accepte l’ouverture d’un bureau de l’OLP à Paris, première étape dans la reconnaissance internationale de l’organisation (hors pays arabes) à laquelle s’ajoute la même année l’octroi par l’Assemblée générales des Nations unies du statut d’observateur à l’OLP.

D’autres éléments discutés au sein de l’ONU au début des années 1970[4] permettent d’observer plus généralement à cette époque un changement dans la perception du conflit qui sera lourd de conséquences: désormais, il ne s’agit plus de traiter d’un conflit entre deux (ou plus) Etats mais de trouver une solution au nationalisme palestinien. Ceci explique un développement croissant de l’usage d’une rhétorique anticoloniale (déjà présente avant même 1967, notamment dans les discours nassériens) au rythme des constructions israéliennes au-delà de la ligne verte. La traduction des hostilités en termes de « guerre de libération nationale » rend moins probable un quelconque compromis d’intérêts, notamment avec la Jordanie. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’est votée la résolution 3379 en 1975 qui « décrète que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale », reprenant ainsi la charte de l’OLP, qui stipule notamment que le sionisme est « un mouvement colonial, agressif et expansionnistes dans ses objectifs, raciste dans sa configuration […] ».

On comprend donc que cette constitution d’un mouvement national palestinien organisé et reconnu sur le plan international et se plaçant dans une configuration coloniale soit particulièrement impropre à la conduite de négociations. Dans cette conception, si l’ennemi israélien est un occupant totalement étranger à la terre, il n’y a rien à y faire et la population locale doit ou du moins à le droit de lutter jusqu’à son expulsion.

De son côté, fort de sa victoire en 1967, Israël se voit profondément divisé sur l’avenir de la Cisjordanie/Judée-Samarie : le retour de la nation juive aux hauts-lieux de son histoire signifie aussi devoir contrôler les grands centres urbains palestiniens, au risque de se retrouver avec une majorité arabe ouvertement hostile. La principale initiative (bien que jamais officiellement adoptée par le gouvernement) pour régler ce dilemme consista alors dans le plan Allon, du nom de l’ancien général et vice-Premier ministre, qui prévoyait l’annexion de Jérusalem, de la vallée du Jourdain et de la moitié de le Judée par Israël le reste de la Cisjordanie devant être transféré à Amman. Le but : assurer à Israël des frontières défendables en conservant une large majorité juive. Si le plan ne trouva jamais de débouché diplomatique, il n’en influa pas moins sur la politique israélienne en termes d’implantations et de perception de ses besoins sécuritaires. Il est en effet particulièrement évident à la lecture des positions officielles israéliennes depuis 1967 qui, dans un large consensus, écartent l’éventualité d’une occupation permanente des principaux points de concentration de la population palestinienne.

20 ans de négociations pour quoi ?

Le processus d’individualisation du dossier palestinien aboutit pleinement en 1988 quand Hussein de Jordanie renonce formellement à la Cisjordanie. Malgré son opposition initiale (en 1991 encore, à Madrid, Israël demandait une délégation unique pour la Jordanie et les Palestiniens), l’Etat juif s’est donc finalement résolu au contact avec l’OLP pour mettre un terme aux hostilités à l’ouest du Jourdain. Le contexte géopolitique y était favorable : avec la guerre du Golfe, beaucoup au sein du leadership israélien ont pris conscience que la maitrise technologique et aérienne étaient désormais plus nécessaire que le contrôle sur le terrain, rendant un compromis sur la Cisjordanie plus facile. De son côté, l’achèvement du long processus de reconnaissance internationale de l’OLP (sa « déclaration d’indépendance d’Alger » est « prise en compte par l’Assemblée générale de l’ONU) lui donne une part de responsabilité dans la résolution du conflit et la pousser à accepter de rentrer dans un processus de négociations.

C’est de là qu’est né l’interminable processus de paix, dont la première réalisation concrète fut la signature des désormais fameux accords de paix d’Oslo en 1993. Sans revenir sur les détails des dix années suivantes, il suffit de rappeler que malgré cette première reconnaissance mutuelle et un début de coopération avec une Autorité palestinienne, l’impossibilité d’aboutir à un accord mettant explicitement fin à toutes les revendications à sans doute été un des facteurs les plus importants de la rupture que représenta, fin 2000, le déclenchement de la seconde intifada. « Impossibilité » en effet de tomber sur un accord sur les points essentiels et structurels.

Parmi ceux-ci, évidemment, la question des frontières du futur Etat palestinien. Tant les propositions d’Ehoud Barak à Camp David en 2000 de ne conserver que 9 à 10% des territoires palestiniens conquis en 1967 que les propositions du président Clinton quelques mois plus tard (seuls 5% étant conservés par Israël), ou enfin les propositions d’Ehoud Olmert en 2008 révélés par les « Palestine papers » cédant la quasi-totalité de la Cisjordanie à l’AP n’ont pas trouvé preneur parmi le leadership palestinien. Elles sont pourtant un maximum pour tout gouvernement israélien, quelle que soit sa couleur politique, au vu des besoins stratégiques et sécuritaires d’Israël et de la nouvelle réalité démographique de l’autre : un demi-million d’israéliens vivent désormais en Judée-Samarie. Cet englobement de quelques blocs d’implantations (Goush Etzion, Maaleh Adoumim, Ariel), même compensé territorialement, semble pourtant irréalisable devant le maximalisme de Yasser Arafat puis de Mahmoud Abbas. Dans ce contexte, la tentative palestinienne en septembre 2011 d’obtenir non seulement la reconnaissance formelle d’un Etat à l’ONU mais également des lignes d’armistice de 1949 comme frontières définitives découle logiquement de cette position observée au cours des deux dernières décennies.

L’aspect sécuritaire de cette question territoriale, le même qui avait ouvert une fenêtre de dialogue au début des années 1990, tend désormais à renforcer une intransigeance israélienne. D’une part, les tirs de roquettes réguliers depuis le retrait israélien de la bande de Gaza en 2005 ont redonné toute son importance au contrôle du terrain (défense de l’aéroport Ben-Gourion, du grand Tel-Aviv…), Tsahal craignant qu’un retrait de Cisjordanie n’y entraîne le chaos. De l’autre, avec les troubles en Irak, seule le royaume hachémite fait barrière aux armes iraniennes en direction du Jourdain. Les bouleversements politiques qui ne sont pas à exclure au sein du royaume hachémite, rendent la maîtrise de la vallée du Jourdain d’autant plus stratégique.

Par ailleurs, la seconde intifada a vu l’émergence d’un rival à l’hégémonie politique du Fatah dans les territoires palestiniens en la figure du Hamas[5]. Le mouvement islamiste, vainqueur des élections législatives de 2006 et qui demeure au pouvoir dans la bande de Gaza, s’oppose formellement à toute idée de compromis plus durable qu’une ‘hudnat (trêve dans le jihad) avec l’ « envahisseur sioniste ». Alors que depuis 2009 Abbas reporte régulièrement la tenue d’élections générales, sa légitimité et se représentativité dans l’hypothèse qu’il accepterait un accord de paix sont extrêmement ténues. La corruption et le népotisme qui règnent au sein de l’Autorité palestinienne font le lit du Hamas avec ses promesses de justice sociale.

Mais même les « modérés » que se veulent les dirigeants du Fatah ont longtemps joué double jeu sur la valeur de l’éventuel accord signé.  La charte de l’OLP (encore aujourd’hui principale composante de l’Autorité palestinienne), datée de 1964 et révisée en 1968, stipule explicitement à plusieurs reprises (comme ici à l’article 15) que « la libération de la Palestine […] est un devoir national […] et vise à l’élimination du sionisme en Palestine. » Cette libération, en 1964, fait référence à l’ensemble de la région du Jourdain à la Méditerranée. Malgré les protestations internationales et les promesses palestiniennes que de telles clauses seraient caduques, elles n’en restent pas moins la composante essentielle de cette charte. De même de la « déclaration d’indépendance » de 1988 : pas de mention de l’Etat d’Israël et de multiples déclarations orales d’Arafat au sein du conseil national palestinien assurant que, s’il évite de mentionner sur la scène internationale la destruction d’Israël c’est qu’il a désormais adopté une stratégie par étapes. En 2003 encore, dans l’ébauche de constitution palestinienne, l’Etat de Palestine existe « au sein de ses (sic) frontières au 4 juin 1967, sans préjudice aux droits garantis par les résolutions internationales liées à la Palestine » semble faire référence à la résolution de partage de la Palestine de 1947 et donc à la légitimité de  nouvelles demandes de compromis après un premier accord.

Plus largement, le refus de reconnaissance d’Israël comme Etat du peuple juif ajoute à la confusion. Il est nourri par deux luttes : la négation du lien historique et religieux de peuple juif à sa terre (quand Mahmoud Abbas, le 20 septembre à l’ONU rappelle l’importance de la Palestine pour l’islam et le christianisme, son silence sur l’histoire juive est assourdissant) et le maintien de l’exigence d’un « droit au retour des réfugiés » et de leurs descendants, près de 4 500 000 selon l’UNRWA, en Israël, qui compte pour comparaison à l’heure actuelle 5 151 000 juifs et 1 555 000 arabes. Prétendre alors reconnaître Israël tout en exigeant ce « droit au retour » n’est rien de plus qu’une contradiction dans les termes.

L’Autorité palestinienne se plaint qu’une annexion de Maaleh Adoumim ou d’Ariel par Israël mettrait à mal la continuité territoriale palestinienne, mais le problème est beaucoup plus fondamental. Même si les Palestiniens obtenaient les 100% de la Cisjordanie, nous aurions à faire à un Etat composé de 20% de la Palestine telle qu’elle était de 1922 à 1947, coupé en deux territoires séparés par Israël. Un non-sens aux yeux des leaders palestiniens, qui ne manqueraient pas, au moins poussés par la pression démographique, à maintenir des revendications irrédentistes envers leurs deux voisins (Israël et Jordanie) révélant leurs vieilles lunes maximalistes de refus de l’existence d’un Etat juif en Palestine.

 


[1] Branche exécutive d’un plus large, plus formel et moins puissant Conseil national palestinien.

[2] Acronyme inversé de mouvement de libération nationale palestinienne, formant le mot « conquête ».

[3] Le gouvernement pan-palestinien mit sur pied par la Ligue arabe à Gaza en 1948 ne fut en effet, jusqu’à sa dissolution en 1959, guère plus qu’une marionnette aux mains de l’Egypte.

[4] Réinscription de la question de Palestine à l’ordre du jour de l’Assemblée générale, réaffirmation par le même organe d’un certain nombre de « droits inaliénables » dont celui à l’autodétermination…

[5] Acronyme pour mouvement de résistance islamique.

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