Chine-Israël : amitié et prudence

Bien qu’Israël ait été le premier pays au Moyen-Orient à reconnaître le régime communiste de Mao Zedong, il a fallu attendre plus de quatre décennies pour que la Chine fasse de même. Ses relations amicales avec le monde arabe et ses liens avec l’Union soviétique avaient empêché des relations normales.

Depuis le 24 janvier 1992, jour de la cérémonie de la signature de l’accord établissant les relations diplomatiques complètes, les échanges bilatéraux avec la Chine ont été multipliés par 250 pour atteindre aujourd’hui plus de 15 milliards de dollars.

Au cours des dix dernières années, le commerce, les investissements, la coopération technologique, le tourisme et les échanges entre les deux pays se sont développés rapidement et il ne fait aucun doute que les relations de la Chine avec Israël continueront de croître dans un avenir proche.

Un millier d’entreprises israéliennes sont déjà installées en Chine et, ici, de nombreuses sociétés et compagnies chinoises contribuent au développement des infrastructures israéliennes, notamment dans les domaines ferroviaire, des télécommunications, de l’agriculture, des équipements en énergie solaire, et des produits pharmaceutiques. Il existe aussi une large coopération entre les universités dans les projets de recherche et d’innovation, notamment avec le Technion et les universités de Tel-Aviv et de Beersheva.

La Chine est actuellement le troisième partenaire commercial d’Israël dans le monde et son plus grand partenaire en Asie. Plus d’un tiers des investissements de haute technologie en Israël sont d’origine chinoise. Le but est de pouvoir signer un accord de libre-échange qui augmentera considérablement le volume du commerce bilatéral.

Les relations entre les deux peuples sont toujours basées sur le respect mutuel et des intérêts communs. Les deux peuples proviennent de cultures anciennes qui ont réussi à préserver leur caractère unique et leur patrimoine moral tout au long de milliers d’années d’histoire. Ces deux peuples anciens ont des histoires riches, de belles cultures, des valeurs et des traditions qui ont laissé une empreinte indélébile sur l’humanité. Ce sont aussi deux peuples modernes, deux civilisations dynamiques qui transforment par leur créativité le monde.

La Chine a toujours été fascinée par l’Histoire juive et la langue hébraïque. De nombreux Chinois considèrent que les Juifs sont très intelligents et ont un sens étonnant des affaires. Le Talmud est considéré comme une sorte de Bible des affaires.

Sur le conflit israélo-arabe, la Chine soutient la création d’un Etat palestinien et souhaite contribuer à rapprocher les deux parties. Soulignons que la Chine entretient également des liens très étroits avec l’Iran qui lui fournit du pétrole. Le commerce chinois avec l’Iran s’élève à plus de 50 milliards de dollars, soit plus de cinq fois qu’avec Israël.

Malgré tous ces points de discorde, qui existent d’ailleurs avec d’autres pays, les relations diplomatiques bilatérales et commerciales ont été renforcées, et une entente existe sur les questions brûlantes de la région.

La récente visite officielle à Jérusalem du vice-président chinois Wang Qishan marque une étape importante dans les relations sino-israéliennes. Les deux pays tireront grand profit des opportunités économiques et commerciales et des liens politiques bilatéraux. Cependant, les deux parties devront faire preuve de prudence dans le contexte plus large de la géopolitique de la région afin de ne pas compromettre leur sécurité nationale.

Dans le but de rendre son économie plus innovante, la Chine considère de plus en plus Israël comme un partenaire précieux et stratégique. En investissant dans des entreprises israéliennes, en particulier celles spécialisées dans les technologies agricoles, alimentaires et médicales, la Chine atteindra mieux son objectif de devenir une superpuissance de l’innovation, mais résoudra également de nombreux problèmes intérieurs auxquels elle est actuellement confrontée, notamment la sécheresse, le manque de terres arables, la sécurité alimentaire et le vieillissement de la population.

Sommet ministériel sino-israélien sur l’innovation agricole (photo GPO)

Dans le cadre de l’Initiative « Ceinture et Route » (One Belt-One Road), celle de la nouvelle route de la soie, lancé par le Président XI Jinping en 2013, une série de corridors ferroviaires et maritimes relieront la Chine à l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Israël joue un rôle important dans la connexion de la Chine à la Méditerranée. Ainsi, en raison de son emplacement stratégique et grâce à ses investissements et à sa construction dans les ports de Haïfa et Ashdod, la Chine sera en mesure de créer une nouvelle route commerciale entre la Chine et la Méditerranée via Israël.

Bien que les liens croissants entre Jérusalem et Pékin profiteront certainement à Israël sur les plans économique et politique, Israël doit également se méfier des relations étroites de Beijing avec Téhéran et Damas et veiller à ce que les relations sino-israéliennes ne compromettent pas la sécurité nationale d’Israël.

Pour Pékin, tout en favorisant de bonnes relations avec Israël, on devrait trouver un juste équilibre entre le maintien de relations amicales avec Israël et les puissances régionales du Moyen-Orient telles que l’Iran. Étant donné que l’Iran et les États arabes ont une importance stratégique plus grande pour Beijing, Beijing sera probablement prudente dans l’évolution de ses relations avec l’État juif afin de ne pas offenser ses plus proches alliés de la région.

La Chine avait soutenu farouchement la cause arabe et palestinienne – principalement pour ses intérêts géopolitiques et énergétiques dans la région. Aujourd’hui, elle est devenue plus neutre dans le conflit israélo-palestinien et plus amicale avec Israël depuis que les deux pays ont établi des relations diplomatiques en 1992.

Le commerce et l’innovation sont le facteur déterminant dans la relation sino-israélienne. Depuis que la Chine a ouvert son économie au monde dans les années 1980, les principales économies du monde se sont précipitées pour tirer parti de l’énorme marché du travail, et de la consommation en Chine. Deuxième économie mondiale et premier exportateur mondial, il est tout simplement impossible d’ignorer l’énorme marché chinois.

L’avantage pour Israël est évident. En tant qu’un des marchés les plus importants au monde, la Chine offre une myriade d’opportunités aux entreprises israéliennes, en particulier celles spécialisées dans les technologies agricoles, les équipements médicaux et d’autres produits du secteur de la haute technologie, où la demande est forte en Chine. En tant que leader mondial de l’innovation et des Start-up, Israël dispose d’un grand avantage.

Au cours des dernières décennies, la Chine est devenue le plus grand fabricant mondial, ce qui a permis à des centaines de millions de personnes de sortir de la pauvreté, en permettant ainsi une croissance à deux chiffres durant plusieurs années.

Les dirigeants chinois ont toutefois reconnu que ce boom économique était insoutenable sans réformes ultérieures, comme en témoignent la baisse de la croissance économique d’environ 6% et l’augmentation rapide de la dette.

Benjamin Nétanyahou en visite au parc technologique Caohejing à Shanghai en 2013 (GPO)

Dans ce contexte, les leaders veulent transformer la Chine d’une usine mondiale en une superpuissance de l’innovation. Seule la mise en œuvre de cette transition économique permettra à ce gigantesque pays de devenir une économie à un revenu élevé et à une croissance durable. En effet, la Chine est déjà devenue l’un des pays les plus innovants du monde. La superpuissance asiatique est déjà devenue le leader mondial en intelligence artificielle (IA), paiement mobile, technologie numérique et autres technologies de pointe.

Israël est également l’un des pays les plus innovants du monde. Il compte le plus grand nombre de nouvelles entreprises par habitant au monde et a créé et inventé un nombre démesuré de technologies innovantes. Le pouvoir d’innovation d’Israël a sans aucun doute attiré l’attention des dirigeants politiques et du monde des affaires chinois. Tandis qu’elle s’efforce de rendre son économie encore plus innovante, la Chine considère de plus en plus Israël comme un partenaire précieux et stratégique.

Non seulement le commerce avec Israël et les investissements en Israël sont avantageux pour les économies des deux pays, mais cela permettra également l’introduction de technologies nouvelles et utiles en Chine.

En outre, les domaines de spécialité d’Israël sont particulièrement cruciaux pour la Chine, non seulement pour tenter de devenir une puissance novatrice, mais également pour résoudre certains de ses problèmes intérieurs les plus graves, tels que la sécheresse et la sécurité alimentaire. La technologie agricole, dont Israël est un chef de file mondial en raison de son environnement naturel aride et défavorable, revêt une importance capitale pour la Chine en raison de son manque d’eau douce et de terres arables. Ainsi, les technologies agricoles et alimentaires d’Israël seront cruciales pour que la Chine puisse continuer à nourrir son immense population et à maintenir sa sécurité alimentaire, essentielle à la stabilité sociale et politique de la Chine.

Par exemple, la société chinoise Bright Food a acquis une participation majoritaire au sein de Tnouva, le plus grand fabricant de produits alimentaires en Israël. La technologie et les équipements médicaux constituent un autre domaine particulièrement précieux pour la Chine, qui fait face à une pénurie de fournitures médicales et dont la population vieillit.

Outre le désir de la Chine de devenir une superpuissance de l’innovation, ses relations commerciales croissantes avec Israël sont en partie motivées par la guerre commerciale en cours entre les États-Unis et la Chine, qui nuit considérablement aux exportations chinoises en dépit de la position dure de Beijing.

Selon Tian Wenlin, chercheur au CICIR (Institut de relations internationales contemporaines de Chine), la Chine a besoin de nouveaux marchés d’exportation et de nouveaux partenaires commerciaux pour compenser la baisse des exportations vers les États-Unis. Certes, l’augmentation des échanges commerciaux avec Israël ne compensera pas complètement la diminution des échanges commerciaux entre la Chine et les États-Unis, mais allégera les pertes subies par la Chine dans la guerre commerciale.

La coopération en matière d’innovation et d’échanges commerciaux entre la Chine et Israël est une situation gagnant-gagnant du point de vue économique. Cependant, les liens de plus en plus étroits entre les deux pays ont suscité des inquiétudes quant aux implications non seulement pour la sécurité nationale d’Israël, mais également pour celle de son principal allié, les États-Unis.

Selon The Economist, il existe deux préoccupations principales en matière de sécurité. L’une est la participation de la Chine à des projets d’infrastructure en Israël. En contrôlant des projets d’infrastructure clés en Israël, les entreprises chinoises appartenant à l’État pourraient facilement espionner des informations et des actifs sensibles, tels que du matériel militaire. Le centre de transport commercial du port de Haïfa est actuellement géré par le Shanghai International Port Group. Ce port sert également de base à la marine israélienne et notamment pour ses sous-marins. En raison de la proximité des expéditions commerciales avec certains des équipements militaires les plus sensibles d’Israël, des inquiétudes ont été exprimées quant à la possibilité pour la Chine d’avoir accès à des informations sensibles, qui pourraient menacer la sécurité nationale d’Israël.

Une autre préoccupation concerne le transfert de technologies à double usage israéliennes vers la Chine, telles que l’intelligence artificielle et les produits de cyber sécurité. Bien qu’Israël ait cessé de vendre des armes de guerre à la Chine en 2005 sous la pression des États-Unis, certaines entreprises israéliennes ont continué à vendre des produits à double usage pouvant être utilisés à des fins civiles mais également militaires, notamment le renseignement et la surveillance. Les responsables de la sécurité israélienne ont averti que de telles technologies pourraient finir par être transférées à l’Iran, l’un des alliés les plus importants de la Chine au Moyen-Orient.

Efraim Halevy, ancien chef du Mossad, avait récemment averti en ces termes : « Israël doit faire des affaires avec la Chine, bien entendu, mais il n’y a pas de mécanisme sérieux pour s’assurer que nous ne vendons pas des actifs économiques essentiels et des connaissances technologiques précieuses. »

Alors que de nombreux responsables de la sécurité ont exhorté le gouvernement à mettre en place de tels mécanismes, le Premier ministre Nétanyahou a hésité à le faire, craignant que cela ne nuise aux relations commerciales entre Israël et la Chine. Un autre dilemme auquel Israël doit faire face est l’alliance étroite de la Chine avec ses adversaires au Moyen-Orient. Bien que les relations sino-israéliennes n’aient jamais été meilleures, la Chine entretient toujours des relations étroites et amicales avec les États arabes et l’Iran afin de servir les intérêts géopolitiques et économiques de la Chine dans la région. Ceci est illustré par le fait que les principaux dirigeants chinois, y compris le président Xi Jinping, ont effectué de nombreuses visites dans les pays arabes, tandis que Wang Qishan a été le premier haut responsable à se rendre en Israël depuis 2000.

Alors que les États-Unis s’orientent vers l’Asie et réduisent leur présence au Moyen-Orient, le vide est comblé par d’autres grandes puissances, telles que la Russie et la Chine.

La Chine cherche à étendre son influence internationale sur les plans économique et politique et notamment au Moyen-Orient. Bien qu’elle n’ait pas été impliquée militairement dans la guerre civile syrienne, contrairement à la Russie, la Chine a toujours soutenu le régime de Bachar el-Assad. Il est clair que la Chine renforcera son rôle d’influence en Syrie dès que la guerre civile s’achèvera complètement pour contribuer au processus de reconstruction du pays.

Le Premier ministre israélien reçu par son homologue chinois en 2013 à Pékin (GPO)

Plus important encore, la Chine entretient des relations étroites et amicales avec l’Iran. La République islamique est particulièrement importante pour la stratégie économique et géopolitique de la Chine dans la région. Elle constitue une source importante pour les importations de gaz et installée géographiquement à la porte d’entrée du Moyen-Orient. De plus, la Chine considère l’Iran comme une puissance importante qui équilibre l’influence américaine dans la région.

Outre la Syrie et l’Iran, la Chine entretient de bonnes relations avec des pays arabes tels que l’Égypte et l’Arabie saoudite. Ainsi, si les liens croissants entre Jérusalem et Pékin profiteront certainement à Israël sur les plans économique et politique, Israël doit également se méfier des relations étroites de Beijing avec d’autres acteurs du Moyen-Orient, notamment Téhéran et Damas.

L’implication de la Chine dans la région ne constitue toutefois pas toujours une menace pour la sécurité d’Israël. Pékin souhaite contribuer et être impliquée dans le processus de paix israélo-palestinien. En 2017, lors de la visite de Mahmoud Abbas à Pékin, Xi Jinping a présenté un « plan de paix en quatre points », utilisé par la délégation chinoise aux Nations Unies comme référence dans le processus israélo-palestinien.

En juillet 2018, Beijing a accueilli les 22 États membres de la Ligue arabe dans le cadre du Forum de coopération Chine-États arabes, au cours de laquelle la Chine a promis 23 milliards de dollars de prêts et une aide aux États arabes pour des projets d’infrastructure et d’investissement ainsi qu’une aide humanitaire.

Bien que cela ne signifie pas que Pékin participera autant que les États-Unis ou l’Union européenne au processus de paix, cela symbolise un changement important par rapport à sa politique antérieure de non-ingérence stricte.

La Chine considère le Moyen-Orient comme crucial pour ses intérêts économiques. Un élément important des intérêts économiques de la Chine dans la région est clairement sa sécurité énergétique. En tant que superpuissance économique croissante, la Chine connaît une demande énergétique énorme alors que son économie continue de se développer rapidement et que ses citoyens s’enrichissent. Tout en diversifiant ses sources d’énergie en investissant massivement dans les énergies renouvelables et nucléaires, il considère toujours que la garantie de l’approvisionnement en gaz et en pétrole est cruciale pour sa politique énergétique. Premier importateur mondial de pétrole brut, la Chine importe plus de 40% de son pétrole brut de fournisseurs du Moyen-Orient, tels que l’Arabie saoudite et l’Iran. L’Iran est extrêmement important pour les intérêts énergétiques de la Chine, ce qui explique sa décision d’ignorer la récente imposition de sanctions par les États-Unis.

Dans le cadre de la nouvelle route de la soie maritime, Israël jouera un rôle important dans la connexion de la Chine avec la Méditerranée par le biais d’échanges commerciaux en raison de sa position géographique stratégique en Méditerranée orientale

En conclusion, la dernière visite de Wang Qishan en Israël symbolise une étape importante dans les relations sino-israéliennes. En effet, les relations entre Jérusalem et Pékin sur les plans économique et politique n’ont jamais été aussi bonnes. Le commerce, le tourisme, la coopération technologique, les échanges universitaires et culturels et les relations politiques sont en plein essor et devraient continuer à se développer. Pourtant, Israël et la Chine doivent faire preuve de prudence.

Pékin doit trouver un juste équilibre entre le maintien de relations amicales avec Israël et avec l’Iran ou l’Arabie saoudite. Étant donné que l’Iran et les États arabes ont une importance stratégique plus importante, Pékin sera désormais plus prudente dans l’évolution de ses relations avec l’État juif afin de ne pas offenser ses plus proches alliés dans la région.

Shaun Ho

 


Pour citer cet article

Shaun Ho, « Chine-Israël: amitié et prudence », Le CAPE de Jérusalem, publié le 2 décembre 2018 : http://jcpa-lecape.org/chine-israel-amitie-et-prudence/

Photo de couverture : Le président chinois Xi Jiping accueille Benjamin Nétanyahou à Pékin lors de son voyage officiel en mars 2017 (photo GPO)

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