L’UE ou la diplomatie de l’échec

Israël et l’Union européenne 9l’UE) entretiennent des relations contrastées, marquées tant par une importante coopération scientifique et économique que par des divergences profondes dans leur approche du conflit entre l’Etat juif et ses voisins arabes.  Dernier épisode en date, le refus du Conseil de l’Union européenne[1] d’accéder à la requête d’Avigdor Lieberman d’inclure le Hezbollah sur sa liste noire des organisations terroristes à la suite de l’attentat de Burgas qui a coûté la vie à cinq touristes israéliens. Motif : l’implication du mouvement shiite en politique[2] et dans le secteur caritatif. Le 24 juillet dernier, Erato Kozakou-Marcoullis, la ministre des affaires étrangères de la république de Chypre[3], déclarait : « Il n’y a pas de consensus [au sein de l’UE] pour placer le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes ». Il n’y aurait même pas selon elle de « preuve tangible de l’implication du Hezbollah dans des activités terroristes ».

Ironie de l’histoire, c’est à Chypre que deux semaines auparavant était arrêté un libano-suédois qui préparait un attentat  à Limassol contre des  cibles israéliennes similaire à celui réussi peu après à Burgas. Le suspect s’est avéré être un agent du Hezbollah.

Ces développements ne sont pas nouveaux : en 2008, lors de l’assassinat d’Imad Moughnyeh, chef des opérations du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a accusé Israël et a juré vengeance. Depuis, avec le soutien financier et technique des Gardiens de la Révolution iranienne, le Hezbollah s’est lancé dans une vaste campagne visant les diplomates et touristes israéliens à l’étranger, comme l’ont montré cette année les attentats partiellement manqués en Inde et en Géorgie lors de l’anniversaire de la mort de Moughnyeh, puis ceux déjoués en Azerbaïdjan, en Bulgarie et en Thaïlande. Cette vague de violence shiite n’est que la dernière en date d’une longue série : soulignons que l’attentat de Burgas s’est produit au 18e anniversaire de l’explosion du centre communautaire juif AMIA de Buenos Aires qui avait coûté la vie à 85 personnes, attentat commis par le Hezbollah et commandité par Téhéran selon la justice argentine.

Ces faits, reconnus et étayés par les services de renseignement occidentaux, ne sont pas inconnus de l’Union européenne : les parlements hollandais, italien et européen ont tous trois ces dernières années adoptés des résolutions liant le Hezbollah ainsi que les Gardiens de la Révolution au terrorisme. Pourquoi donc ce refus obstiné de la diplomatie européenne de se ranger sur la position plus ferme notamment tenue par les Etats-Unis ?

Plusieurs éléments de réponse doivent être apportés. Tout d’abord, le principal poids diplomatique au sein de l’UE est la France, qui craint qu’une telle résolution ne nuise à son influence traditionnelle dans la politique libanaise alors que le clan pro-syrien, qui comporte le Hezbollah, y est en position de force. Par ailleurs, la fragilité de la FINUL au sud-Liban, dont la direction ainsi que près de la moitié des soldats sont issus de l’Union européenne, incite ses ministres des Affaires étrangères à la prudence. Menaces et intimidations régulières de la part des miliciens shiites empêchent déjà la réalisation de son mandat explicité par la résolution 1701 du conseil de sécurité des Nations Unies[4].Il est clair que le Hezbollah recourrait à la violence contre ces Casques bleus si l’Union européenne en venait à le classer comme organisation terroriste. Un des avantages pratiques ce geste serait en effet d’interdire tout transfert de fond de la part de personnes ou d’entités résidant au sein de l’Union européenne, ce qui gênerait l’organisation dans la mesure où les banques européennes sont des intermédiaires importants de ces transferts.

Mais, ce refus de la diplomatie européenne révèle une divergence profonde dans l’approche de la résolution de conflit. Contrairement à Israël, et dans une certaine mesure aux Etats-Unis, l’UE se base sur l’expérience historique de la construction européenne. Elle compte répéter hors de l’Europe la « success story » de la reconstruction économique et politique de l’Allemagne de l’après-guerre et de l’Europe de l’Est après la guerre froide. Selon cette conception, une batterie d’incitations de toutes sortes assorties d’une aidé économique conséquente suffiraient à mettre un pays sur la voie du développement et de la démocratisation. La négociation et le compromis prévalent donc toujours sur la condamnation. D’où l’injection de millions d’euros issus du budget européen dans la  « réforme du système éducatif » libanais alors même que le ministre de l’éducation inclut l’enseignement de la « résistance », c’est-à-dire du terrorisme commis par le Hezbollah avec le soutien de l’Iran.[5]

La raison de cet échec, au-delà des profondes différences historiques avec les « modèles » avancés, consiste en ce que le Liban peut compter sur d’autres sources de financement. Téhéran inonde en effet le « parti de Dieu » de dizaines de millions de dollars[6]  servant tant à son réarmement qu’à l’accroissement de son influence par la (re)construction d’infrastructures publiques. Un suivi de l’argent versé par l’UE suffirait à se rendre compte que cette politique de conciliation est vouée à l’échec. Mais l’absence de transparence dans la prise de décision et d’évaluation indépendante expliquent la perpétuation de cette incapacité de la communauté européenne à traiter des réalités au Moyen-Orient.

Comment nier l’implication du Hezbollah dans le terrorisme alors même que le mouvement vient de diffuser une vidéo de l’embuscade contre une patrouille israélienne en territoire israélien en 2006 ayant conduit à l’enlèvement d’Eldad Reguev et d’Ehoud Goldwasser et au déclenchement de la seconde guerre du Liban ? Il y a dans la position européenne une incapacité à défendre ses propres intérêts : c’est le même Hezbollah qui tuait en 1983 58 parachutistes français et 241 américains à Beyrouth. C’est le même Hezbollah qui est responsable de l’assassinat en 2005 de l’ancien Premier ministre libanais et ami personnel de Jacques Chirac Rakif Hariri. C’est le même Hezbollah (en la personne de Nasrallah) qui appelait en 2006 au djihad contre le Danemark suite à la publication des caricatures de Mahomet.

Dans ce  contexte, il est illusoire d’entretenir une distinction artificielle entre « branche armée » et « mouvement politique »comme le fait Kozakou-Marcoullis. Le Hezbollah, comme le Hamas palestinien qui est pourtant lui considéré par l’UE comme un groupe terroriste, incite à la haine et à la violence par l’intermédiaire de sa chaîne de télévision, al-Manar [le Phare], et entretient un vivier de recrues potentielles à travers son réseau caritatif qui permet également de lever des fonds à toutes fins et de justifier de remplacer l’Etat dans de larges zones du Liban. Ce dernier est  littéralement phagocyté par cette omniprésence du Hezbollah qui, avec sa participation au gouvernement de coalition, n’est plus simplement un Etat dans l’Etat possédant une milice conséquente ; il est en passe de prendre le contrôle de l’essentiel du pays. Il est donc temps que l’Union européenne cesse d’encourager voire de légitimer le Hezbollah et le classe comme organisation terroriste.



[1] Regroupement des 27 ministres des Affaires étrangères.

[2] Il compte 12 représentants sur 128 au parlement et est présent dans l’actuel gouvernement de coalition.

[3]  Actuellement à la tête de la présidence tournante de l’UE.

[4] Qui mentionne notamment « l’établissement, entre la Ligne bleue et le Litani, d’une zone d’exclusion de tous personnels armés, biens et armes, autres que ceux du Gouvernement libanais et des forces de la FINUL déployés dans la zone. »

[5] Selon  Gerald Steinberg, président de NGO Monitor qui effectue notamment un suivi des dons européens dans la région.

[6] Autour de 50 millions de dollars par an.

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