Le combat contre Daesh dans le Sinaï

Ces trois dernières années, les terroristes de Daesh ont tué plus de 500 bédouins dans toute la péninsule du Sinaï, dont 200 qu’ils ont décapités. L’Organisation de l’Etat islamique accuse les bédouins de « collaboration » avec l’armée égyptienne.

Cette vague d’assassinats a pour but de terroriser les bédouins et de les mettre en garde contre tout contact avec les autorités égyptiennes.

Dans sa lutte contre Daesh dans la péninsule du Sinaï, l’armée égyptienne rencontre de nombreuses difficultés et a toujours du mal à éradiquer la présence des terroristes en son territoire. Malgré ses efforts et le déploiement considérable de forces sur le terrain, il existe toujours un manque d’informations précises, et en temps réel, sur la localisation des terroristes.

Jusqu’à présent, les tribus bédouines sont restées neutres dans la guerre qui oppose les islamistes à l’Etat égyptien. Elles craignaient franchement les islamistes, et l’Etat ne leur offrait pas de garanties sécuritaires, ni aucun avantage matériel. Cette neutralité était de mise même lorsque les djihadistes ont décapité de nombreux bédouins. Les chefs des tribus n’étaient d’ailleurs pas en mesure d’identifier tous ceux qu’ils devaient venger.

Ces jours-ci, il semble que la situation ait évolué. Le 29 avril 2017, la tribu Tarabine a publié un communiqué appelant à se ranger aux côtés de l’armée égyptienne afin de lutter contre le terrorisme qui les menace. Quatre tribus bédouines ont répondu à l’appel et promis de faire front commun contre les djihadistes. La fédération des tribus bédouines du Sinaï a décidé de former deux groupes de jeunes volontaires. Le premier aidera les forces de sécurité à obtenir les informations nécessaires sur les suspects et leurs complices et contrôler les routes utilisées dans le trafic des armes. Le second groupe participera directement à la campagne militaire aux côtés des forces armées égyptiennes.

En effet, de nombreux bédouins nourrissent un sentiment de vengeance à l’égard des islamistes qui ont tué beaucoup des leurs. Ils appellent à une « levée en masse » en vue d’un affrontement imminent avec les djihadistes. Ils précisent qu’ils sont les seuls habitants du Sinaï qui connaissent parfaitement le terrain, et les seuls à pouvoir mener à bien le combat contre Daesh. Pourtant, cet appel ne fait pas l’unanimité. Plusieurs notables en minimisent la portée en expliquant que : « Les Tarabines ont toujours coopéré avec l’Etat et l’armée, on n’a pas besoin de surenchères. Finalement, ce sont les soldats qui portent les armes et c’est à l’Etat qu’il appartient de faire face aux hors-la-loi ».

En fait, il ne s’agit pas de la première initiative du genre. Selon le journal Al Aharam, La tribu d’Al-Romaylat avait déjà annoncé en juillet 2016 former des milices pour se venger des terroristes qui avaient tué plusieurs de leurs leaders. Or, l’armée avait aussitôt déclaré qu’elle ne permettrait à aucune des parties de porter les armes à sa place. Cette fois pourtant, il apparaît que la nouvelle initiative a été bien accueillie par l’Etat, ne serait-ce qu’implicitement.

Mais beaucoup de questions restent encore sans réponses : s’agit-il d’une opération de propagande menée par une tribu proche de l’Etat avec pour objectif de détourner l’attention loin de la situation dramatique qui sévit dans la péninsule ? S’agit-il d’une manœuvre pour donner libre cours à l’Etat pour neutraliser les groupes djihadistes, sans risque de représailles de la part des bédouins ? Sinon, qu’est-ce qui aurait pu amener les tribus à franchir ce pas ? Ont-elles réalisé que l’Etat était trop faible pour riposter et qu’il était temps de prendre les choses en main ? Force est de constater que l’annonce de l’initiative a coïncidé avec des changements à la tête de l’armée et des services de renseignements, il y a près d’un mois. Qu’en est-il des autres tribus ? Vont-elles prendre leur distance avec les djihadistes ?

L’ancien général Alaa Ezzeddine explique que cette démarche de la part des tribus s’explique par la volonté des bédouins de venger leurs morts tués par les djihadistes. « Les tribus ont jugé qu’il serait préférable de le faire en collaboration avec l’Etat, plutôt que dans le cadre d’une vendetta. Ce n’est certainement pas une initiative émanant de l’armée, celle-ci ne permettrait pas la formation de milices bédouines », estime-t-il. Et d’ajouter : « Certaines tribus sont motivées par un sentiment de patriotisme, mais la plupart ont les yeux déjà rivés sur les intérêts qu’elles peuvent tirer d’une telle collaboration, notamment sous forme de terres qui pourraient leur être accordées en guise de récompense ».

Dans ce contexte tribal, les bédouins ne peuvent plus se permettre de rester les bras croisés, face aux attaques, aux décapitations, et aux menaces des groupes terroristes qui visent leurs chefs, « pour eux, c’est désormais une question d’honneur et de réputation ». Et de conclure : « Les tribus peuvent donc se ranger du côté de l’Etat dans la guerre contre le terrorisme. Les bédouins sont sur le terrain, ils sont armés. L’Etat peut en profiter ».

La lutte antiterroriste serait menée sous la bannière des Tarabines bien qu’il existe dans le Sinaï dix autres grandes tribus dont celle d’Al-Sawarka, également proche de l’armée. Toutefois, La tribu Tarabine contrôle la zone du sud de Rafah jusqu’au centre du Sinaï et sur toutes les routes de contrebande dans la région. Ainsi, les Tarabines pourront empêcher l’accès à la contrebande. En outre, cette tribu est bien entrainée dans le combat de guérilla et assez riche pour acquérir de nouvelles armes.

Les violents affrontements entre les tribus bédouines et Daesh ont créé une nouvelle tension dans le nord du Sinaï. Les plus grands bénéficiaires sont sans doute l’armée égyptienne et la police avec ses différents services. Elles pourront obtenir des renseignements précis sur les activités de Daesh non seulement dans le Sinaï mais à l’intérieur de l’Égypte.

Les généraux de l’armée égyptienne ont exprimé leur optimisme à propos des développements récents dans le nord du Sinaï. Ils espèrent que le conflit entre Daesh et les tribus bédouines s’intensifiera pour mieux combattre le fléau du terrorisme.

L’affaiblissement ou l’anéantissement de Daesh dans la péninsule du Sinaï a également d’importantes répercussions sur Israël. Soulignons, les nombreuses attaques et attentats contre des Israéliens le long de la frontière et les tirs de roquettes sur la ville balnéaire d’Eilat.

Yoni Ben Menahem

 


Photo : tribu des Tarabin (crédit : Egyptian Streets)


Pour citer cet article :

Yoni Ben Menahem, « Le combat contre Daesh dans le Sinaï », Le CAPE de Jérusalem, publié le 7 mai 2017 : http://jcpa-lecape.org/le-combat-contre-daesh-dans-le-sinai/

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