David Ben Gourion, le père de la nation

« Le destin d’Israël dépend de sa force et sa rectitude. » David Ben Gourion

David Ben Gourion n’a jamais connu un seul moment de satisfaction ni de repos. Pour lui, un homme satisfait n’aspire à rien, ne rêve plus et n’a plus d’ambition. L’Israélien devrait être toujours en action, à la recherche d’une solution, dans la réalisation d’un projet. Toujours réfléchir et méditer pour un avenir meilleur. Être modeste et se contenter de peu pour lui même, mais demeurer toujours curieux et exigeant, et servir d’exemple à son peuple. Ben Gourion pensait qu’une patrie n’est ni donnée ni achetée par des droits ou des accords politiques. Elle ne s’acquiert ni par l’or ni par la force du poing, elle se construit avec le labeur et à la sueur des fronts.

L’actuel leadership israélien devrait souvent méditer les paroles du père de la nation et relire ses discours. Fils de Victor Gryn, conseiller juridique, David Joseph Ben Gourion est né le 16 octobre 1886, rue des Chèvres, dans le quartier juif de Plonsk, situé près de Varsovie. C’est dans ce lieu, qui faisait alors partie de la Russie, que cinq mille Juifs rescapés des pogroms trouvèrent refuge. C’est là que le jeune David passe son enfance et son adolescence.

Dès l’âge de trois ans, son grand-père, Tsvi Ariel, lui apprend l’hébreu, puis le yiddish et le russe. Deux ans avant sa bar-mitzva, un événement modifiera complètement le comportement intellectuel du jeune adolescent. Le fondateur du sionisme, Théodore Herzl, arrive à Plonsk après avoir été bouleversé à Paris par l’affaire Dreyfus. Le jeune David est présent à la synagogue locale et accueille avec émotion l’homme providentiel qui bouleverse les esprits de toute une génération. Il voit en Herzl le nouveau Messie. Il est prêt à accomplir sa mission de sioniste et à suivre ses pas pour conquérir le désert de la Terre Sainte, le pays de ses ancêtres. La mission impossible, l’utopie, se transforme soudain en réalité avec la présence d’Herzl. Il apporte au jeune David le message du domaine réalisable. Il déclare avec conviction : «Si vous le souhaitez, eh bien, ce ne sera plus une légende. » L’antisémitisme, les menaces de pogroms et d’expulsion furent sans doute des facteurs catalyseurs et déterminants dans la décision du jeune adolescent juif de Plonsk d’adhérer au Mouvement sioniste.

Lorsque David atteint ses 15 ans, son père Victor écrit une lettre à Théodore Herzl pour lui demander conseil au sujet de l’éducation de son jeune fils : «Vu le numerus clausus limitant l’entrée des Juifs dans les universités russes, que pensez-vous si mon fils poursuit ses études juives au Séminaire rabbinique de Vienne ou de Bâle…?» Très pris par ses voyages pour la cause sioniste, Théodore Herzl ne peut répondre aux milliers de lettres qu’il reçoit de la Diaspora juive. Le fondateur du Mouvement sioniste aurait pu, par une réponse positive, changer le destin de cet homme, de celui qui deviendra plus tard le bâtisseur de l’État d’Israël.

David Gryn est un enfant fragile. Petit de taille, grosse tête garnie de cheveux longs et fournis, corps disproportionné, cet enfant frêle se distingue de ses camarades. On le surnomme Douchka et il est fort complexé. Un jour, il effectue un examen phrénologique et le docteur lui dit avec certitude : «Avec un crâne pareil, je suis convaincu que tu seras un homme hors du commun»… Son père, de profession libérale, fréquente des intellectuels sionistes que David côtoie. Son auteur préféré est Abraham Mapou, l’un des pionniers du roman hébraïque moderne. Il admire aussi Tolstoï et Dostoïevski ; il est particulièrement impressionné par la lecture de La Case de l’Oncle Tom. Le fléau de l’esclavage le bouleverse. Il a probablement fait la comparaison entre l’esclavage des Juifs en Égypte et l’histoire de Moïse, qui fut le premier dans l’Histoire ancienne à abolir l’esclavage.

Après une longue réflexion, le jeune David dit un jour à son père tout de go : «Sais- tu, Papa, je ne crois plus en Dieu !» Le père, Victor, se mit en colère et exigea de son fils qu’il poursuive ses études de l’hébreu et du Talmud. «Tu devrais obéir aux rites et aux coutumes de la tradition juive car je ne souhaite pas que tu te distingues de tes camarades de classe. Ne sois pas un marginal dans la société. C’est dans ton propre intérêt, si tu veux un jour devenir un leader.» Il écouta son père et poursuivit ses études dans le cadre communautaire. Plus tard, il enseigne l’hébreu et crée avec des amis un institut qu’il baptise Ezra, du nom du prophète de Babylone venu à Jérusalem pour tenter de rebâtir le temple détruit par Nabuchodonosor. La Bible ne représente pas pour le jeune David le Livre sacré, ni même le livre religieux, mais le récit complet de l’histoire des Hébreux, l’épopée de ses propres origines. Il accepte le texte biblique tel quel, sans le commenter. Il n’est pas un croyant fanatique, ni un homme pieux. Dieu est immatériel pour lui. Il existe uniquement dans le cadre des sphères spirituelles. Il représente une entité divine, suprême, éternelle. C’est dans la Bible, tout comme dans le sol de la patrie, que son peuple a découvert ses racines, sa source, ainsi que la vision du salut des Juifs et de l’humanité. Le peuple juif a puisé sa force au cours de sa longue errance, par le souhait du retour à la terre d’Israël, et par l’étude de la Bible. Ces deux facteurs lui ont fait découvrir la dimension du passé millénaire, la grandeur de l’indépendance juive et la splendeur de la Bible.

David a une mémoire d’éléphant. Il connaît parfaitement chaque verset de la Thora, et durant de longues années, il a commenté les Écritures avec une vision originale. Le jeune David ressemble beaucoup à sa mère Sheindal. Il est très attaché à elle et il l’adore. Comme lui, elle est menue et fragile. Elle a mis au monde 11 enfants dont 6 sont morts peu après leur naissance. Elle aussi souhaite vivement que son fils préféré, David, devienne un grand rabbin… Lorsque David Gryn atteint ses onze ans, sa mère Sheindal meurt dans un nouvel accouchement. Présent dans la chambre, le visage baigné en larmes, il s’effondre. C’est un terrible choc qui le marquera toute sa vie. Sa maman, comme toutes les mères, était forte de caractère et douce avec ses petits. Elle symbolisait la pureté, l’amour, la noblesse humaine et le dévouement exemplaire. La mort de sa mère le plonge donc dans la solitude et la mélancolie. Il s’obsède de la futilité de la vie humaine et de la brusque transition entre la vie et la mort ; de l’existence et du néant. Il médite les paroles des grands philosophes et lit, en grec, Platon et Aristote. Il s’intéresse au bouddhisme, au Zen et se livre à de longues méditations.

Son manque de confiance physique l’obsède, ce qui le mène à exercer le yoga quotidiennement. Il réussira, 60 ans plus tard, à rentrer la tête dans les épaules, à plier les bras et les genoux correctement avant de les détendre, en travaillant minutieusement chaque muscle de son minuscule corps. Il fera le poirier à chaque occasion, souvent devant les grands de la planète… Les années passées dans le petit village de Plonsk rendent le jeune David amer et de plus en plus complexé. Il décide pourtant, contre l’avis de son père, de s’inscrire à l’Académie polytechnique de Varsovie. Ce jour-là, il est arrêté par un agent de police qui juge ses cheveux trop longs. Son père est convoqué et obligé de payer une forte caution pour qu’il soit relâché. Deux mois plus tard, David est à nouveau arrêté pour avoir été médiateur dans une affaire douteuse à Plonsk. On lui confisque ses papiers ; le jeune David se voit déjà dans une prison obscure en Sibérie. Son rêve sioniste se transforme en cauchemar. Il pouvait dire adieu à la Palestine… Ce n’est qu’après l’intervention de plusieurs rabbins et la remise d’une caution de mille roubles que le jeune David peut sortir de prison et prendre enfin le chemin de la Terre promise…

C’est dans un vieux cargo russe qu’il effectue ce long périple ; il débarque 14 jours plus tard au port de Jaffa. Nous sommes le 6 septembre 1906 et David va fêter ses 20 ans. Les lendemains sont pleins de promesses mais l’avenir est incertain. Brusque changement de climat et de paysage. La Palestine est en ce temps-là une sous-province turque. Un pays pauvre dont la moitié du territoire est désertique. La majorité de la population est composée de nomades. La nouvelle vie commence avec de grandes espérances ; mais tout est à faire dans ce lieu perdu de la planète. Un grand défi à relever pour le jeune David et pour tout le Mouvement sioniste. Il s’installe à Petah-Tikva, la « porte de l’espérance ».

Les premiers jours sont rudes et pénibles. La misère noire dans laquelle il se trouve le prive des choses élémentaires à la vie quotidienne. Il se contente d’une pita et de quelques olives ; souvent il se couche sans manger, en rêvant de succulents poulets rôtis… Peu après, il tombe malade : c’est la malaria. Le médecin lui suggère de quitter le pays. Son père lui demande de revenir immédiatement à Plonsk. Fiévreux et souffrant, David lui écrit d’une main tremblante : «Mon cher Papa, je suis ici pour y rester et accomplir mon devoir sioniste. Certes la vie est dure et je suis malade mais je surmonterai toutes les difficultés. Notre combat est juste et de longue haleine. Je te remercie pour ta générosité mais je ne saurais accepter les roubles que tu m’as envoyés.» Prendre l’argent de son père signifie, pour lui, trahir le sens de sa venue en Palestine.

Il lui faut gagner son argent à la sueur de son propre front. Une année plus tard, David part pour revoir son père. Il se mobilise dans les rangs de l’armée russe pour que son père ne soit pas jeté en prison et obligé à payer une forte taxe. Il s’évade quelques mois plus tard de l’armée du Tsar, reprend le chemin de la Palestine et s’installe en Galilée. Il respire l’air pur des montagnes : c’est un homme guéri et heureux. En revenant sur la terre d’Israël, David Gryn se met à écrire dans le journal du parti Poalé Tsion, les «Ouvriers de Sion ». Il donnera à son nom une signification et une consonance typiquement hébraïque. Il signe ses articles d’un nom évocateur, bien clair et énergique : Ben Gourion, qui signifie en hébreu « lionceau ». Il emprunte son nom à Joseph Ben Gourion, qui avait été à la tête des militants juifs pendant la révolte contre Rome, en 66 de l’ère chrétienne. Élu au comité central du parti, il part à Vienne pour un congrès mondial. Puis il apprend le turque à Salonique, pour être reçu à la faculté de Droit de l’université de Constantinople. Un an après, la Première Guerre mondiale éclate. Ben Gourion est expulsé d’Istanbul et interdit de séjour en Palestine. Il trouve refuge aux États-Unis où il devient le leader incontesté du Mouvement sioniste. Il recrute de jeunes Juifs pour immigrer en Palestine et pour combattre l’Empire ottoman dans les rangs de l’armée britannique.

Le 5 décembre 1917, David Ben Gourion se marie avec Paulina Monbaz. Son épouse, «Paula », demeurera jusqu’à la fin de ses jours sa compagne, sa confidente et sa meilleure amie. Le 9 décembre 1917, premier jour de Hanouka, le général Allenby et ses combattants juifs arrivent à Jérusalem. Une page de l’histoire vient d’être tournée au Proche-Orient, mettant fin à une domination ottomane de quatre siècles La Grande-Bretagne accorde pour la première fois un Foyer National au peuple juif. C’est une victoire sans précédent des sionistes, trente ans après le premier congrès de Bâle de 1897 réuni par Théodore Herzl. Ben Gourion utilise le droit politique offert par la déclaration Balfour et lance un appel fervent à la construction du nouvel État juif. Il est le premier à voir l’importance du passage de l’activité sioniste dans la diaspora à la réalité sioniste sur la terre d’Israël. Celle-ci doit prendre la forme d’une classe ouvrière créée consciemment par des immigrants issus de la classe moyenne.

L’esprit pionnier représente à ses yeux la force motrice capable d’opérer ces mutations. La diaspora, l’exil, le ghetto représentent un passé désespérant. Ben Gourion souhaite créer un peuple nouveau en lui redonnant sa grandeur et ce, sur sa propre terre. Il oeuvre pragmatiquement pour accomplir une vision abstraite. Il est conscient qu’un peuple sans terre ne peut se détourner de son propre destin. La création d’une entité politique juive a été, en fait, l’oeuvre de sa vie. Les nouveaux immigrants écoutent son appel avec enthousiasme et arrivent par milliers. Les Britanniques, inquiets du nationalisme arabe, limitent les immigrations et proclament des restrictions sévères sous la forme de Livres Blancs.

En dépit de ces obstacles, l’enthousiasme des Juifs s’accroît et ils débarquent clandestinement et par tous les moyens en Palestine. En 1929, les Arabes se révoltent et des incidents sanglants éclatent. Les événements se précipitent. La situation des Juifs d’Europe se dégrade de jour en jour. Des millions de Juifs sont condamnés à l’extermination systématique. Lorsque Théodore Herzl avait songé à l’État juif, il avait envisagé une immigration progressive, jamais en catastrophe. La puissance mandataire britannique fermera aux Juifs les portes de la Palestine, en bafouant l’esprit même de la déclaration Balfour pour un Foyer National. La rage au coeur, les Juifs, convaincus de leur bon droit, réussissent quand même à forcer le blocus et à pénétrer clandestinement dans leur pays. Des milliers d’entre eux sont arrêtés par les autorités britanniques et sont refoulés vers de nouveaux camps, à Chypre.

L’épopée de l’immigration clandestine atteint son apogée avec la célèbre affaire du bateau Exodus. Face aux menaces et au désespoir, David Ben Gourion expose fort bien le grand dilemme du double combat des Juifs : «Nous ferons la guerre contre Hitler comme s’il n’y avait pas de Livre Blanc et nous combattrons le Livre Blanc comme s’il n’y avait pas la guerre. » Les Juifs se joignent en effet à tous les grands mouvements de lutte contre les Allemands, dans les rangs des partisans, de la résistance, du maquis et au sein des armées alliées. La lutte pour la reconnaissance d’un État juif s’engage sur deux fronts : contre le mandat britannique et contre la menace arabe. Le combat se prolonge au sein même du mouvement sioniste, mais surtout entre les deux principales organisations de défense : la Haganah, dirigée par Ben Gourion, et le Etsel, conduit par Menahem Begin. Ce dernier mène un combat acharné envers les Britanniques, y compris à l’aide d’attentats spectaculaires contre des hauts fonctionnaires et des bases militaires. L’attentat de l’hôtel King David à Jérusalem est le point culminant de cette stratégie. En février 1947, les Britanniques décident de se décharger du problème de la Palestine.

Après neuf mois de débats, l’ONU présente un projet de partition de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Le 29 novembre 1947, l’assemblée générale de l’ONU donne son accord au projet. Ce vote historique déclenche une véritable explosion de joie et d’allégresse. Dans les rues de Tel-Aviv et dans tout le pays, les gens dansent et chantent. Sur le rivage de la mer Morte, dans sa chambre d’hôtel, Ben Gourion, en pyjama bleu, est assis dans sa position familière, la tête entre ses mains. Il vient d’apprendre la nouvelle et il demeure soucieux. D’un geste instinctif, il tire son blocnotes et écrit : «Cette nuit, la foule dansait mais je ne pouvais danser, je savais que la guerre était proche et que nous allions perdre la fleur de notre jeunesse. » Le lendemain de ce vote historique, une vague d’émeutes déferle sur le pays. Les mois à venir plongeront la Palestine dans le chaos. La guerre d’Indépendance des Juifs en Eretz Israël est bel et bien déclenchée et elle durera de longs et pénibles mois.

Le 15 mai 1948, le dernier soldat anglais quitte la Palestine. En raison du shabbat, c’est donc la veille, vendredi, 5 du mois d’Hyar du calendrier hébraïque, que Ben Gourion convoque le conseil du gouvernement provisoire pour adopter le texte de la proclamation de l’Indépendance. Le conseil se réunit dans la grande salle du musée de Tel- Aviv, boulevard Rothschild. Peu avant 16 heures, une voiture noire aux vitres blindées s’arrête devant l’ancien musée. Ben Gourion, cravaté et en costume, salue comme un militaire les photographes tout en gravissant les marches d’un pas rapide. Le père de la nation ouvre la séance en frappant la table de son marteau. L’assemblée d’une seule voix, entame spontanément l’hymne national Hatikva, « l’espérance». Ben Gourion tire de sa poche trois feuillets dactylographiés. On sent qu’il porte sur lui le poids de l’Histoire. D’une voix forte et hachée, il proclame solennellement la Déclaration d’Indépendance. Il ne lui faut que 14 minutes pour lire en entier la proclamation. 979 mots significatifs, pleins de sens, lourds de conséquences, historiques. Un rabbin se lève et d’une voix tremblante récite la prière traditionnelle : «Béni sois-tu, Ô seigneur notre Dieu. Roi de l’univers qui nous a maintenu en vie, nous a donné la force d’endurer et qui nous a conduit jusqu’à ce jour. Amen.» Les prières ont été enfin écoutées. L’État d’Israël est né avec des larmes de joie et d’espoir. Une page est tournée. Le rêve devient réalité.

Après deux millénaires d’exil, les Juifs sont enfin souverains dans leur propre État indépendant, sur la terre de leurs ancêtres. Cependant les combats reprennent, et Ben Gourion prépare la lutte armée. Dans le même temps, il essaie de mettre rapidement en place les structures démocratiques du pays. Il a du mal. Il est très inquiet, car le démantèlement de toutes les organisations de résistance risque de provoquer une guerre fratricide. L’affaire Altalena, ce bateau qui transportait des armes pour le Etsel de Menahem Begin et qui fut coulé sur l’ordre de Ben Gourion, a déjà provoqué la mort de seize Juifs et une trentaine d’autres sont blessés. Cette première bataille entre la droite et la gauche a été le signal d’alarme d’une menace de guerre civile. Fort heureusement, elle sera la dernière. Les nouveaux leaders du jeune État, dont ceux de l’opposition, sont conscients que le champ de bataille est ailleurs. Il est dans le repoussement des armées arabes qui envahissent le pays. Ces ennemis qui revendiquent l’anéantissement du jeune État juif et son étouffement dans l’oeuf. La mobilisation des effectifs et de toutes les réserves disponibles est urgente.

Élu chef du gouvernement provisoire, fort de son portefeuille de ministre de la Défense, Ben Gourion met sur pieds une armée populaire, l’armée de défense d’Israël: Tsahal. Il souhaite qu’elle soit une école où l’on puisse enseigner une bonne connaissance de l’hébreu, l’amour du pays et la loyauté envers le peuple. Il exige des officiers l’adoption d’un patronyme hébraïque. Il les respecte ; il est satisfait de les voir donner l’exemple de leur bravoure à leurs soldats. Vêtu de sa chemise kaki délavée, le col ouvert en haut de sa petite silhouette, Ben Gourion supervise toutes les opérations courantes. Il interroge les officiers plongés dans les cartes d’état-major et prend des notes. Chaque question est précieuse car chaque réponse peut être fatale : le nombre d’hommes, la quantité d’armes et les réserves de munitions. Comment affronter simultanément, avec des effectifs disparates et peu aguerris, les armées régulières arabes ? Comment se défendre avec un arsenal qui se limite à quelques milliers de fusils et mitraillettes, plus quelques centaines de mortiers ? Pas un seul char ! Pas un seul canon ! Quant aux avions de combat et aux navires de guerre, la question ne se pose même pas.

Souvent seul, plongé dans la lecture de l’histoire militaire et de manuels d’instruction des opérations, on s’interroge sur ses capacités de stratège. Comment ce politicien de 60 ans, sans aucune expérience militaire, pourrait-il devenir le chef suprême des armées? Ben Gourion est déterminé et bien décidé à repousser l’ennemi. Il organise la mobilisation des fonds, l’achat d’armes, le recrutement d’experts militaires et la préparation des opérations stratégiques. Le combat est acharné mais grâce à son charisme, à sa volonté de fer, à sa capacité prodigieuse de travail, à sa fermeté et à sa persévérance, il réussira à vaincre l’ennemi et à fonder l’État juif. Le 20 juillet 1949, fin des hostilités sur l’ensemble des frontières israélo-arabes. Les Israéliens occupent toute la partie ouest de la Palestine, jusqu’à la Méditerranée, y compris la Galilée et Néguev jusqu’à Eilat. La bande de Gaza est sous administration égyptienne. Jérusalem est coupée en deux. La guerre d’Indépendance d’Israël causera de lourdes pertes: 6000 tués dont 4000 soldats, soit 1%de la population.

Mais l’armistice n’est pas la paix. Pas même la perspective d’une paix. Bien au contraire, l’état de guerre larvée persiste, pour longtemps encore. Défendre les longues frontières du nouvel État face à des voisins hostiles nécessite une vigilance militaire sans faille et un effort économique d’une importance démesurée, en comparaison des ressources économiques et du potentiel militaire dont disposent les Arabes. L’un des principaux objectifs du nouveau gouvernement est donc, encore et toujours, de se procurer des armes. Le nouvel État juif doit aussi affronter plusieurs problèmes pour son existence même, indépendamment de la paix avec ses voisins. L’intégration des nouveaux immigrants constitue une priorité absolue. Des villes nouvelles, des kibboutzim et des villages agricoles (mochavim) verront le jour.

Pour donner l’exemple, Ben Gourion s’installe lui-même au kibboutz Sdé Boker, dans le désert du Néguev. Il fonde l’école privée publique et laïque mais aussi un enseignement confessionnel. Il instaure le droit de chaque Juif de devenir un citoyen israélien en immigrant dans le pays. Le 5 décembre 1949, il déclare Jérusalem capitale éternelle d’Israël. Il rejette avec force les condamnations de l’ONU et des chancelleries, et installe tous les ministères ainsi que le parlement à Jérusalem. La Knesset connaîtra des débats passionnels et houleux qui atteindront leur paroxysme le 7 juillet 1952, au sujet des réparations aux victimes du nazisme. La majorité des parlementaires étaient opposés farouchement à tout contact avec les Allemands. Ben Gourion parle «d’une nouvelle Allemagne» et donne l’exemple de la réconciliation européenne et du plan Marshal. Il souhaitait restituer le plus vite possible les biens spoliés par les nazis : « Les meurtriers de notre peuple doivent être châtiés et ne seront jamais nos héritiers ». Il avait vu de ses propres yeux les camps de la mort. Juste après la Victoire en 1945, Ben Gourion était venu à Bergen et à Dachau. Et pourtant, il pensait sincèrement que l’Allemagne avait changé et que celle du chancelier Adenauer était bien différente de celle d’Hitler.

Dans sa realpolitik, il ira loin et osera fournir des milliers de mitraillettes israéliennes de type Ouzy à la police et aux services allemands de sécurité. Une opération menée en secret par Shimon Pérès et Arthur Ben Nathan, avec la connivence du ministre de la Défense, le bavarois Franz Josef Strauss. Les relations avec l’Allemagne ont suscité des débats houleux et les manifestations dans les rues dégénérèrent en violents affrontements avec la police. Le 5 novembre 1953, Ben Gourion démissionne de son poste de Premier ministre et s’installe dans son kibboutz de Sdé Boker. Moshé Sharett, chef de la diplomatie, le remplace. Un an plus tard, un réseau d’espions israéliens est découvert en Égypte. L’affaire fait scandale et bouleverse le parti au pouvoir, le Mapai. Pinhas Lavon, le ministre de la Défense, démissionne avec fracas. Ben Gourion revient au pouvoir et se trouve confronté à une situation politique et militaire grave. Les attentats terroristes se multiplient ; les Soviétiques menacent de déséquilibrer le Proche-Orient en aidant les pays arabes et en leur fournissant des armes modernes.

Dans les moments de crise grave et de tempête politique, Ben Gourion demeure le capitaine sage et chevronné: «Quand la mer est agitée », dira-t-il, « je suis très calme, mais dès que l’eau est calme et dort, je commence à m’inquiéter.» Pour affronter la situation orageuse, Ben Gourion recherche des alliances et se dirige vers Paris. C’est le début d’une longue «lune de miel » avec la France qui durera jusqu’à la guerre des Six jours.

La nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956, la construction du barrage d’Assouan par les Russes aggraveront la situation et mettront le feu aux poudres. Au moment où Moscou est préoccupé par les émeutes en Pologne et en Hongrie, Ben Gourion mène des négociations secrètes à Sèvres et prépare une opération commune avec la France et la Grande-Bretagne contre l’Égypte de Nasser. Parallèlement, il signe avec le gouvernement Guy Mollet un accord pour la construction d’une centrale nucléaire à Dimona, non loin de son kibboutz, dans le Néguev. Le 29 octobre 1956 à 7 heures, les paras de Tsahal sautent dans le Sinaï… Il ne faut pas plus de cinq jours à Israël pour s’assurer le contrôle de la péninsule. Le cinquième jour, des parachutistes français et britanniques sont lâchés sur l’Égypte. Le gouvernement soviétique est furieux. Le maréchal Boulganine, absorbé par les événements de Budapest, menace d’employer l’arme atomique. La Campagne du Sinaï se transforme très rapidement en crise mondiale. Eisenhower exige l’arrêt immédiat des combats et le retrait de toutes les troupes. L’opération «Mousquetaire», qui avait pour but le contrôle du canal de Suez, se solde par un échec cuisant pour les deux puissances européennes, qui met un terme à la présence de la France et de la Grande-Bretagne dans cette région du monde, où elles étaient implantées depuis la fin de la Première guerre mondiale. Pour Ben Gourion, la victoire de Tsahal est éclatante et Israël devient une puissance militaire au Proche-Orient huit ans seulement après sa création. La construction d’une centrale nucléaire renforcera considérablement la force de dissuasion du jeune État juif pour de longues années encore. Le lancement de la fusée Shavit transforme Israël en une nouvelle puissance technologique. Le père de la nation voit son rêve réalisé. Il est enfin rassuré.

Cependant les affrontements idéologiques entre la droite et la gauche se multiplient dans les rues et la violence se déchaîne même au sein de la Knesset. Le 29 octobre 1957, un déséquilibré, Moshé Doweik, pénètre dans l’enceinte du parlement situé rue King Georges, et lance sur les sièges du gouvernement… une grenade ! Plusieurs ministres sont blessés dont un gravement, le ministre des Cultes, Moshé Shapira. Ben Gourion et GoldaMeir ne sont que légèrement atteints. Trois jours après, alors que Ben Gourion est toujours à l’hôpital, on apprend que son secrétaire militaire, le colonel Nehemia Argov, s’est suicidé. Des rumeurs se propagent et parlent d’une affaire d’espionnage pour le compte de l’Union Soviétique. En fait, Argov s’est suicidé après avoir écrasé avec sa voiture un nouvel immigrant du Maroc, David Kadosh, qui circulait à bicyclette sur la route de Jérusalem, près de Ramleh. Avant de se tirer une balle dans la tête, Argov expliquera le geste insensé par une lettre confidentielle à Ben Gourion : « J’étais au volant, sur la route de Jérusalem, dans l’intention de vous rendre visite à l’hôpital, quand soudain une abeille me piqua le visage. J’ai perdu l’équilibre du véhicule et le résultat fut tragique. Par ma faute, j’ai blessé grièvement un innocent. Je ne pouvais pas accepter cette injustice. J’étais incapable de surmonter les séquelles de ce terrible accident que j’ai moi-même causé. Je lègue tous mes biens à ce pauvre monsieur et à sa famille. Votre dévoué…» Ben Gourion fut terriblement choqué et salua la dignité de cet homme affable et son esprit de justice. Argov, 43 ans, était son confident et son aide de camp depuis le premier jour de son installation à la présidence du Conseil.

En dépit du drame et de sa blessure, Ben Gourion poursuit avec détermination ses travaux sur les affaires de l’État. Pour fermer la boucle du passé de la Shoah et châtier les bourreaux du peuple juif, Ben Gourion lance une chasse sans pitié contre les criminels nazis. En 1960, des agents du Mossad arrêtent en Argentine le cerveau de la « solution finale » et son exécuteur, Adolf Eichmann. Un procès spectaculaire et symbolique se déroule à Jérusalem, capitale de l’État juif, 15 ans après la tentative d’extermination du peuple élu. Cependant, l’affaire Lavon poursuit maintenant Ben Gourion comme une ombre et le père de la nation démissionne à nouveau. Il souhaite faire toute la lumière sur ce scandale politique lié au ministre de la Défense, Pinhas Lavon. Sa demande pour une enquête judiciaire est rejetée par son propre parti. Furieux, Ben Gourion fonde un nouveau parti, le Rafi, en secouant le Mapai, le bastion du parti au pouvoir. Il engage un processus de réforme électorale pour rendre les élections plus adéquates à Israël. Lors de cette campagne, j’ai eu le privilège de le rencontrer pour la première fois.

J’avais 17 ans et mon père Ouzy était un militant très actif dans le mouvement Rafi. Il invita Ben Gourion au moshav Nir Yaffé, près d’Affoula. Au départ, les membres des villages agricoles refusèrent d’accueillir le bâtisseur de l’État. Le parti au pouvoir, le Mapai, menaçait de boycotter tous ceux qui s’aligneraient avec le père de la nation. Incroyable mais vrai ! Ils lui avouèrent leur impuissance face à la machine de propagande bien huilée du Mapai. Elle adopta pour les circonstances des méthodes qui rappellent celles des Bolcheviques. Mon père Ouzy, fervent admirateur de Ben Gourion, ne céda pas et l’invita au moshav en dépit des obstacles. J’ai vu la scène. Bouche bée, je n’en croyais pas mes yeux. Il arriva à l’heure précise dans une limousine noire. Le vent agitait sa crinière argentée. Vêtu d’une chemise kaki délavée, le col ouvert en haut de sa petite taille, il salua mon père, puis me serra fort la main. Très ému, je l’observais comme la venue du Messie… J’étais heureux de participer au rendez-vous avec l’histoire d’Israël. Avec le père de la nation, celui qui avait écrit les pages glorieuses de l’État juif. Il me posa une question traditionnelle et banale : «Que veux- tu faire quand tu seras grand, jeune homme?» « Journaliste, monsieur », répondis-je, rouge d’émotion. «Eh bien, c’est un beau métier, mais sache toujours écrire la vérité… À propos, dis-moi, jeune homme, n’es-tu pas né en Italie ?» Mon père lui répondit que ses ancêtres étaient d’origine italienne… Il sourit, et moi, je fus intrigué par la curiosité de Ben Gourion. Je me demandais pourquoi cherchait-il à connaître mes origines ? Y avait-il une différence entre les enfants d’Israël ? Quelle importance avait l’origine, dans ce nouveau pays d’immigrants ? Ce fut la première fois que j’affrontai ce genre de questions.

Plus tard, j’appris que Ben Gourion recherchait les origines des tribus d’Israël, mais son gouvernement souhaitait au départ que l’immigration des Juifs en provenance des pays arabes soit sélective ; le Conseil ordonna donc de ne pas autoriser le départ des enfants en bas âge et des malades. Je fus révolté par sa réponse à André Chouraqui, membre du Rafi, qui lui présentait son ouvrage sur Théodore Herzl : «Avec un nom pareil, comment pouvez-vous écrire un livre sur le fondateur du sionisme?!» Après son échec humiliant aux élections de 1965, David Ben Gourion quitte définitivement la scène politique et se retire au kibboutz de Sdé Boker. Dans ce cadre pastoral, loin des projecteurs, il écrit ses mémoires et médite sur le destin d’Israël et du peuple juif. Un jour de 1966, le célèbre acteur Kirk Douglas, en tournage dans le Néguev, lui rend visite : «Vous me reconnaissez », dit-il avec enthousiasme à Ben Gourion. « J’ai été Alouf Michael Stone, le général qui a combattu dans les montagnes de Jérusalem pour l’indépendance d’Israël, dans le film L’ombre d’un géant. J’ai joué avec Frank Sinatra et Yul Bryner…» « Je ne sais pas de quoi vous parlez, je ne vais jamais au cinéma, je n’ai pas le temps… »

Ben Gourion était un réaliste, un homme d’action et de créativité ; pour lui, les salles obscures et les films représentaient la fiction, l’irréel, une hallucination naissante et éphémère. Dans son esprit, l’histoire jugerait Israël sur ses actes et non sur ses déclarations et sa diplomatie ; encore moins sur le nombre d’articles favorables parus dans la presse internationale. Il se moquait des relations publiques et des grands shows hollywoodiens. La mort de sa femme, Paula, en janvier 1968, l’affecte beaucoup. Il était sûr qu’elle lui survivrait ; elle est morte avant lui et cela le chagrine terriblement. À partir de ce moment, il vit en solitaire dans son très modeste appartement. Il ne se plaint jamais et ne demande de faveur à personne.

Après l’embargo de la France et la guerre des Six jours, il correspond avec le général De Gaulle. Un échange de lettres éloquentes entre deux grands hommes de l’histoire contemporaine, à lire, à relire et à méditer. Ben Gourion souhaite ardemment signer une paix sincère avec les États arabes ; il est prêt à faire des concessions territoriales importantes. Tout au long de sa riche carrière, il prend des décisions difficiles et douloureuses ; mais personne ne peut s’opposer à lui au sein du gouvernement. Têtu, il dirige le pays d’une main de fer. Son obstination de vouloir créer un nouveau parti et de croire uniquement à son propre jugement lui sera fatale.

Adepte des philosophes grecs, idéaliste et démocrate dans l’âme, il doit surmonter les méandres de la politique et incarner jusqu’au bout la grandeur de l’homme d’État et l’esprit du guide spirituel. Lors de sa disparition le 1er décembre 1973, un mois après la fin de la guerre de Kippour, tout un peuple pleure et demeurera longtemps orphelin.

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