Après le transfert à Jérusalem et le retrait américain, l’Iran plonge dans le trouble

Le retrait du Président Trump de l’Accord de Vienne sur le nucléaire ainsi que le transfert de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem ont plongé l’Iran dans une confusion haineuse et dans un profond désarroi diplomatique et économique sur la marche à suivre.

Les leaders européens réunis à Sofia sont unanimes pour dire que l’Accord n’est pas parfait mais ils maintiennent jusqu’à présent leurs signatures et engagements avec l’Iran.

Cependant, les grandes entreprises européennes sont plongées dans un grand dilemme face aux nouvelles sanctions américaines et certaines envisagent d’ores et déjà d’annuler leurs contrats avec les Iraniens.

La question est de savoir jusqu’où ira la détermination des Européens dans le bras de fer avec l’Amérique et quand l’Iran décidera de se retirer complètement de l’accord et de reprendre ses activités nucléaires pour construire sa première bombe ?

Pour l’heure, le Guide suprême, Ayatollah Ali Khamenei insulte vulgairement Trump et affirme sans hésiter : « Je jure par Allah que les Européens suivront le chemin des Américains. Mais peu importe, le corps de Trump sera jeté dans un fossé bourré de serpents et de vers, tandis que la République islamique d’Iran vaincra et restera forte. »

Le dirigeant iranien confirme son hostilité à l’égard des Etats-Unis. Selon lui, cette forte méfiance vis-à-vis de Washington date de nombreuses années et n’est pas liée directement au projet nucléaire, qui n’est qu’un prétexte, selon lui, pour provoquer l’Iran :

« Nous avons essayé de prouver au monde notre bonne foi, mais apparemment nous avons fait une erreu r… Nous avons accepté l’Accord [nucléaire], mais cela n’a pas mis fin à l’hostilité américaine envers l’Iran … Maintenant, ils parlent de notre présence dans la région et de la question des missiles balistiques. Mais même si nous acceptons un vrai compromis sur ce sujet aussi, les Américains trouveront d’autres excuses. »

Khamenei a déclaré qu’il n’était pas surpris par le discours de Trump et par « son comportement honteux ». Il le décrit comme « stupide, artificiel et grand menteur. »

Il a également accusé les administrations américaines précédentes, y compris celle d’Obama, de tentatives répétées pour faire tomber le régime iranien, même si elles ont toujours essayé de dissimuler cette intention. Selon lui, tous les présidents américains ont maltraité l’Iran durant la période de leur mandat. Trump disparaîtra de ce monde mais la République islamique demeurera solide et survivra.

Khamenei a critiqué plusieurs politiciens iraniens qui lui ont conseillé de ne pas être têtu sur le problème nucléaire : « Plusieurs politiciens célèbres m’ont dit : “Pourquoi continuez-vous à être si obstiné au sujet du problème nucléaire ? Réglez-le pour que les Américains cessent leur hostilité et leur méchanceté envers nous”. Je leur ai répondu : “Si nous reculons, les Américains trouveront toujours des excuses… Maintenant vous pouvez constater que j’avais bien raison, tout ce que prédisais s’est effectivement produit”. »

Il a ajouté qu’il avait toujours conseillé aux membres du gouvernement iranien lors des réunions publiques et privées de ne pas compter sur les États-Unis. Ils devaient demander des garanties avant de signer tout accord avec elle. « L’une des conditions que j’ai énoncées était que le président américain lui-même devrait signer l’accord …. Ceux qui sont impliqués dans l’art de la diplomatie ont travaillé très dur et ont investi beaucoup d’efforts et de temps, mais ils ont échoué [à obtenir une telle signature] …. Depuis 2015, l’Iran a été obligé à respecter l’accord et voilà que deux ans et demi plus tard, « ce vaurien » [Trump] nous dit qu’il est contre. »

Le dirigeant iranien a déclaré qu’il ne faisait pas confiance à l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni : « Ne leur faites pas confiance. » « Je jure par Allah qu’ils suivront le chemin des Américains. S’il est en votre pouvoir [se référant aux négociateurs iraniens] pour obtenir des garanties, alors nous marcherons avec eux mais je doute fort. Si vous ne pouvez pas demander de garanties précises, le JCPOA ne pourra plus continuer sous sa forme actuelle. »

Khamenei a ajouté que les diplomates iraniens sont maintenant confrontés à une « grande tâche … s’ils peuvent maintenir la dignité de notre nation ou pas …. L’honneur et les intérêts de la nation doivent être maintenus et respectés scrupuleusement. »

Un mouvement étudiant iranien appelle à la destruction de l’Ambassade américaine à Jérusalem

Le dirigeant iranien a révélé, selon lui, un message de l’administration américaine envoyée à plusieurs pays du Golfe dont Trump aurait dit : « J’ai gaspillé pour vous 7 milliards de dollars, maintenant vous devez agir selon mes propres instructions ». Et Khamenei d’ajouter : « Vous [Trump] avez gaspillé de l’argent pour obtenir un contrôle absolu sur l’Irak et la Syrie, mais vous avez bien échoué. Vous souffrirez comme un damné. »

La réaction du Président Hassan Rohani est plus tempérée : « Nous sommes arrivés à la conclusion il y a plusieurs mois déjà. Nous étions convaincus que Trump n’était pas fidèle aux obligations internationales et envers le JCPOA, et donc nous avons déjà pris toutes les mesures économiques nécessaires. »

Rohani, avait prononcé un discours peu de temps après l’annonce dramatique du Président Trump. Il avait voulu calmer les esprits à l’intérieur de son pays et rassurer les entreprises étrangères :

« Nous sommes déjà arrivés à la conclusion il y a plusieurs mois que Trump n’est pas fidèle aux obligations internationales contraignantes envers le JCPOA, et nous avons déjà pris les mesures économiques nécessaires. Nous sommes maintenant devant un JCPOA sans les États-Unis, et le peuple iranien montrera au monde que la croissance économique se poursuivra et que la stabilité du marché sera maintenue. Nous continuerons à fournir les devises étrangères nécessaires, dans chaque circonstance. »

Soulignons qu’en 2017, le taux de change officiel du rial iranien était de 64,4 rials pour un dollar. Aujourd’hui, le gouvernement iranien a fixé le taux officiel à 42 000 rials par dollar suite à l’annonce de Trump. Au marché noir, le dollar se vend en échange de 80 000 rials, et les autorités locales arrêtent chaque jour de nombreux trafiquants.

Le gouverneur iranien de la Banque centrale, Valiollah Seif, a déclaré qu’il avait pris toutes les mesures nécessaires pour assurer la poursuite de la croissance économique.

En ce qui concerne le programme nucléaire, Rohani a déclaré qu’il avait prévenu l’Organisation iranienne de l’énergie atomique « d’être prête, si nécessaire, à commencer sans restriction l’enrichissement industriel de l’uranium » : « Nous attendrons quelques semaines encore pour la mise en œuvre, nous allons en discuter avec nos amis, alliés et signataires. Nous continuerons à honorer l’accord tant qu’il servira les intérêts du peuple iranien …. Si l’accord devient un torchon de papier qui ne profite pas aux intérêts du peuple iranien, nous savons parfaitement le chemin à suivre, la route devant nous est bien claire [c’est-à-dire un enrichissement industriel]. »

En ce qui concerne l’appel de Trump à la nation iranienne de renverser le régime islamique, Rouhani a répondu tout naturellement : « Ce soir, je suis désolé pour une raison simple … le peuple américain, représente une grande nation, mais il est pris en otage par des dirigeants qui nuisent à leur honneur … »

Le président iranien Hassan Rohani et Ali Larijani, président du Majlis [Parlement iranien], ont expliqué que le retrait américain de l’Accord, prouvait qu’il n’était plus possible de compter sur les États-Unis.

Ils ont souligné qu’ils tiendraient des discussions avec les pays européens (Allemagne, France et Royaume-Uni), la Chine et la Russie, pour évaluer le maintien de l’accord et ses conséquences. Ils ont menacé de relancer le programme nucléaire en cas d’échec des pourparlers.

Le funeste accord nucléaire a été signé à Vienne le 14 juillet 2015

Le président du Majlis, Ali Larijani, a déclaré :

« Le langage de la force est plus efficace contre une telle personne afin de lui faire reconnaître les ramifications de son comportement vaniteux …. Si l’Europe [les pays qui ont signé l’accord], la Russie et la Chine peuvent combler le vide laissé après le départ des États-Unis de l’accord, il sera possible de continuer à le suivre [et à respecter l’accord]. Sinon, l’Iran les ramènera à la réalité à travers ses activités nucléaires. Ils devront se rendre compte que dans ces circonstances, l’Iran n’aura aucune obligation vis-à-vis des accords antérieurs sur la question nucléaire. »

Rappelons que Larijani est un ancien chef des Gardiens de la révolution, membre du Conseil suprême de la Sécurité nationale, et le négociateur et chef sur le projet nucléaire (2005-2007).  Il a estimé que les chances de l’Europe de rester attachée à l’accord étaient bien minces, mais l’Iran en tant que “pays responsable” permettra de prouver qu’il avait toujours agi dans le but d’une solution pacifique.

Le président du Majlis a ajouté que la Commission chargée de la Sécurité nationale au parlement surveillerait de très près les activités du ministère des Affaires étrangères et ses contacts avec les pays européens afin qu’il prenne une bonne décision. Larijani a également déclaré que l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (AEOI) devait se préparer à adopter une série de mesures fondées sur la “loi de réciprocité” une fois connus les résultats des contacts entre la Garde révolutionnaire iranienne et les pays européens.

Au cours d’une session du Majlis, plusieurs députés iraniens ont brûlé le drapeau américain, tandis que d’autres ont accompagné l’incendie du drapeau avec des appels de « Mort aux Etats-Unis ! »

Enfin, le président du Parlement, prévoit que « les activités nucléaires iraniennes reprendront de plus belle… « Seul le langage de la force est efficace contre la vanité de Trump. »

Le chef des Pasdarans (Gardiens de la Révolution islamique) Mohammad Jafari souligne que « l’avenir de l’accord est déjà tranché parce que l’Europe ne peut pas agir de manière indépendante. Cela dépend de l’Amérique. Nous sommes toujours prêts à toute sorte de conflit avec les États-Unis ». Concernant le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, les Gardiens de la révolution islamique ne cachent pas leur terrible colère :

« Ce geste honteux et diabolique et ces sombres intrigues renforceront l’unité des musulmans et conduiront à l’accomplissement de la promesse de mettre fin au régime qui a occupé Jérusalem (al-Qods). Reconnaître officiellement Jérusalem comme capitale du régime sioniste est une insulte à la première prière [la Qibla, se fait en direction de la mosquée al-Aqsa] et son importance sacrée pour les musulmans et la nation islamique. Cela ne renforcera pas les bases précaires sur lesquelles repose l’entité sioniste et ne garantira pas la sécurité des occupants sionistes …. [Le transfert de l’ambassade] provoquera une nouvelle vague de conflit contre l’Amérique. Que rage et haine envers ceux qui soutiennent cette démarche éhontée, même au-delà de la région …. Cette étape est un nouveau niveau dans les crises et les tensions entourant la politique et la stratégie de la Maison-Blanche et sera un cauchemar pour les sionistes, qui n’auront d’autre refuge que de vivre dans des abris. »

Il est à souligner que le mouvement iranien des étudiants a offert une récompense de 100 000 dollars à quiconque ferait exploser l’ambassade américaine à Jérusalem.

Au cours de la dernière semaine du mois de Ramadan, le 8 juin 2018, l’Iran marquera «la Journée internationale de Jérusalem ». Chaque année à cette date, des appels à la destruction d’Israël et à la « mort de l’Amérique » sont propagés dans tout le pays.

La question de Jérusalem, demeure le seul dénominateur commun entre l’Iran et le monde arabo-musulman. Il s’agit du principal canal par lequel l’Iran tente de gagner le soutien et la sympathie des dirigeants arabes de la région. Le transfert de l’ambassade américaine et la décision des Etats-Unis de se retirer de l’accord nucléaire sont des sujets très chargés qui renforcent les revendications du camp conservateur en Iran, intensifient la tension en Iran entre les différents courants et entravent les tentatives du président iranien Rohani et son ministre des Affaires étrangères Zarif de sauver, in extremis, l’accord nucléaire.

En réalité, le régime iranien a émis des réactions confuses à la décision du président américain Trump de se retirer de l’accord nucléaire. Les réponses iraniennes indiquent de profondes divergences d’opinion au sein du gouvernement et du Parlement. Notons dans ce contexte, les propos du PDG de la compagnie pétrolière Pars Oil and Gas qui déclara : « l’Iran avait préparé à l’avance et a pris les mesures nécessaires concernant la possibilité que la compagnie pétrolière française Total annulera un jour son accord pour développer la phase 11 du champ gazier South Pars ».

Le hashtag “Kāzerūn en sang” inonde les réseaux sociaux iraniens

Enfin, soulignons que de violents affrontements ont éclaté ces jours-ci dans la ville de Kāzerūn, située dans la province de Fars, entre manifestants (certains étaient armés) et les forces de sécurité iraniennes (dont plusieurs étaient vêtus en civil). Le commissariat de police fut incendié. Selon l’agence de presse Fars, les émeutes ont été organisées via l’application Telegram. Notons que les réseaux sociaux ont été inondés d’hashtags #Kazerun_in_blood [Kāzerūn en sang]. On ignore le nombre exact des victimes. Selon certaines sources, cinq manifestants, au moins, ont été tués dans les affrontements, des dizaines ont été blessées, de nombreuses arrêtées.

Les utilisateurs de médias sociaux critiquent la presse gouvernementale pour avoir préféré couvrir les événements de Gaza au lieu de rapporter les violents affrontements de Kāzerūn. Ils se révoltent contre les préoccupations du régime plus soucieux de l’étranger que de régler les problèmes quotidiens à l’intérieur du pays. Dans le contexte des affrontements à Kāzerūn, les médias sociaux ont appelé le gouvernement à cesser son ingérence en Irak, au Yémen, en Afghanistan et en Syrie et à se concentrer plutôt sur les affaires intérieures iraniennes.

Plusieurs utilisateurs de médias sociaux (y compris des activistes de l’opposition installés à l’étranger) ont diffusé des photos et des vidéos sur les émeutes. L’un des principaux slogans de la campagne en ligne est : « Le gouvernement soutient Gaza mais commet des crimes à Kāzerūn. »  D’autres affirment : « Ils nous disent tout le temps, l’Amérique est notre ennemi. Mais le véritable ennemi est chez nous, ici. »

Dans les Tweets de nombreux Iraniens nous pouvons lire entre-autres :

  • « Israël a attaqué de nombreuses cibles [de la Garde révolutionnaire] en Syrie, mais les Pasdarans n’ont pas osé riposter parce que toutes les forces de la République islamique sont en train de tuer le peuple iranien. »
  • Les réformateurs en Iran pleurent toujours les pertes du Hamas quand chaque jour en République islamique c’est la Nakba (la catastrophe)
  • Maître de la République Islamique [Khamenei] ! Vous avez perdu les élections en Irak, les Israéliens vous détruisent en Syrie et vous perdez au Yémen et en Afghanistan … Mais vous vous vengez contre le peuple iranien pour vos échecs.
  • Vous tuez les enfants de votre patrie pour continuer à régner, mais vous aidez les nations de Syrie, d’Irak et de Palestine parce que ce sont des peuples opprimés. »

En conclusion, avec le soutien du Guide suprême, seuls les Gardiens de la révolution et les généraux de l’armée iranienne demeurent intransigeants et unanimes pour se retirer de l’Accord et reprendre les activités atomiques. Le chef d’état-major, le général Mohammad Bagheri, a déclaré que le peuple iranien a toujours voulu cet accord pour en tirer profit : « Nous l’avons adopté parce que nous sommes une nation noble, et aussi pour mettre fin à la spéculation sur notre programme nucléaire. En réalité, le retrait américain prouve que l’Iran ne pouvait compter que sur lui-même. »

Michael Segall

 


Pour citer cet article :

Michael Segall, « Après le transfert à Jérusalem et le retrait américain, l’Iran plonge dans le trouble », Le CAPE de Jérusalem, publié le 18 mai 2018: http://jcpa-lecape.org/transfert-jerusalem-ambassade-retrait-americain-accord-nucleaire-iran-plonge-dans-le-trouble/

Illustration : Le drapeau américain réduit en flammes dans les rues de Téhéran (AFP)

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