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Teddy Kollek - Le maire paternel
« C’est de Sion que sort la Thora et de Jérusalem la parole de Dieu. » Isaïe, chapitre II-3
Teddy Kollek est bien différent des premiers pionniers juifs venus de Pologne et de Russie. Son univers est inspiré de l’empire austro-hongrois. Toute sa culture, son éducation et ses références prennent leurs sources dans cette civilisation. De l’héritage de Kafka, Zweig, Schnitzler, Adler, Freud et Herzl. D’une bourgeoisie juive appartenant au monde « Social Démocrate », et de riches banquiers comme les Rothschild, les Guttenberg et les Springer.
Herzl Teddy Kollek est né le 27 mai 1911 à Nagyvaszony, un petit village sur les rives du Danube, situé non loin de Budapest. Son père s’occupe des finances d’une entreprise de bois de construction qui appartient à la famille Rothschild.
Suite à l’assassinat de l’Archiduc d’Autriche à Sarajevo, qui provoque le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le père de Teddy, officier de réserve, est mobilisé dans les rangs de l’armée autrichienne. Teddy a, trois ans : il part avec sa maman se réfugier chez ses grands-parents, à Berlin. Il y règne une pénurie alimentaire et il se souviendra avoir mangé plusieurs fois par jour, des bananes… Il en sera longtemps malade…
Après la guerre et le retour du père, la famille Kollek s’installe à Vienne, au 147 rue Landstrass. Une plaque commémore aujourd’hui la présence des Kollek dans cette maison. La capitale, berceau de la musique et du théâtre, a bien changé et s’est appauvrie. Malgré la chute de l’empire, elle connaît une exceptionnelle activité artistique et intellectuelle. La communauté juive contribue à l’essor de la culture et des arts. Elle vit à Vienne depuis le Moyen Age et est bien enracinée dans le pays de François-Joseph 1er. Dans les années vingt du dernier siècle, vivent à Vienne plus de 200 000 juifs, la troisième communauté la plus importante d’Europe. Les familles juives y sont originaires des divers pays qui forment l’empire : l’Hongrie, la Pologne, la Moravie, la Yougoslavie, la Serbie et la Croatie.
Vienne est aussi un lieu de passage pour une partie de ces communautés, celles qui souhaitent immigrer en Palestine.
Après l’Armistice, le père de Teddy reprend ses activités industrielles et s’introduit dans la banque privée des Rothschild. C’est un homme fort et élégant qui marche avec une canne sur le bras ; toujours vêtu d’un costume taillé sur mesure, d’une cravate papillon et d’une pochette de soie. Un bourgeois conservateur et pointilleux qui collectionne des objets d’art miniatures.
Il inculque à son fils Teddy l’amour de la famille, la tradition, l’honnêteté et le dur labeur.
La maman, plus jeune de 13 ans que son époux, préfère rester au foyer s’occuper de Teddy et de son petit frère Paul. Les parents iront rarement au théâtre ou à l’opéra et choisissent d’accueillir chez eux des amis et des proches, toujours dans l’esprit familial de la tradition juive. Comme tous les enfants de la communauté, Teddy reçoit des cours de solfège et de violon, mais il n’est pas très doué pour la musique et abandonne rapidement. Plusieurs années plus tard, ses meilleurs seront Yasha Heifetz, Yehudi Menuhin et Issac Stern.
A l’école, il étudie le français et l’anglais, mais c’est un élève très moyen qui s’ennuie en classe…Passionné de sport et en particulier de ski, il préfère lire des livres d’aventure dont le célèbre écrivain, Mark Twain.
Il participe fréquemment aux activités des mouvements de jeunesse juifs sionistes. C’est là qu’il commence à chanter en hébreu et qu’il devient un fervent sioniste de tendance socialiste. Le jour de sa bar-mitzva, il ose demander aux invités de contribuer aux efforts des mouvements de jeunesse et les prie de verser une somme supplémentaire, en argent liquide, pour la trésorerie… C’est sa première collecte publique et depuis, il réussira fort bien dans ce domaine en créant des fonds considérables pour l’Etat juif et pour Jérusalem.
Après les études au lycée, le père de Teddy lui propose de se joindre à lui et de travailler dans l’une des grandes entreprises d’acier appartenant à la famille Rothschild. Teddy abandonne rapidement ce travail. Perplexe pour son avenir, il prend la décision de partir en Palestine et de s’installer dans un kibboutz. Il prépare son voyage minutieusement durant plus d’une année. Il prend aussitôt des cours d’hébreu et milite dans un camp agricole du mouvement Haloutz (pionnier) en Tchécoslovaquie.
Durant les vacances d’hiver, il participe, dans la station de ski de Keilberg, à plusieurs compétitions sportives, dans le cadre du club Maccabi.
Quelques mois après l’élection d’Adolf Hitler, la situation à Vienne se dégrade de jour en jour, et les Juifs sont menacés d’extermination. Teddy et son petit frère Paul prennent le chemin de la Palestine. Un long périple, à travers la Transylvanie et les petits villages juifs d’Europe centrale. C’est là, que Teddy rencontre Tamar Schwartz, sa future épouse. Il a 23 ans et elle, 17 ans : elle a des cheveux courts, les yeux châtains et le visage doux.
Les parents de Tamar sont des juifs pieux et orthodoxes mais elle est plutôt de tendance libérale et large d’esprit. Ils partent ensemble à Lucerne en Suisse, pour obtenir un visa d’entrée en Palestine ; de là, ils prennent le chemin de Londres. En foulant pour la première fois le sol anglais, Teddy retrouve la même atmosphère décrite dans les ouvrages de son adolescence. C’étaient en effet les mêmes mœurs et les mêmes parfums qu’il imaginait en lisant les romans de Charles Dickens.
Il travaille à Londres pour le mouvement sioniste et c’est ici qu’il rencontre, pour la première fois, des sabras venus de Palestine : Moshé Dayan et son épouse Ruth, venus passer leur nuit de miel dans la capitale… Il sympathise avec eux ; ainsi débute une amitié qui durera de longues années.
En décembre 1935, Teddy prend enfin le train pour Trieste et de ce port italien, il embarque seul pour la Terre promise avec en poche 5 livres sterling… Après un bref séjour chez un ami, il s’installe au kibboutz Ein Guev, sur le bord du lac de Tibériade. Les premiers mois sont rudes. Une chaleur accablante, les épidémies de malaria, de typhus et des fièvres de typhoïdes. Il tombe gravement malade puis est hospitalisé à l’hôpital de Safed. Quelques mois après, Tamar arrive enfin au kibboutz et la situation s’améliore. Teddy aime la vie du kibboutz, il cultive la banane…Très rapidement, il se fait plusieurs amis dont des habitants arabes et druzes des villages voisins.
En septembre 1938, Teddy Kollek part en mission en Angleterre dans le cadre du mouvement de jeunes sionistes Habonim.
Titulaire de deux passeports, autrichien et palestinien, il poursuit ses activités à Prague et à Vienne, pour l’immigration de milliers de jeunes et la collecte de fonds. Pour accélérer le départ massif des Juifs en détresse, Teddy Kollek réussit à obtenir un entretien avec Adolf Eichman, chargé par Hitler du « problème des Juifs » après l’Anschluss. Muni de nombreux visas, Teddy reçoit sans difficulté des permissions pour trois mille jeunes. Eichman est glacial, exécute des ordres stricts en voulant se « débarrasser de la racaille juive ». Les documents que Kollek lui fournit sont tout à fait en règle…
La deuxième rencontre de Teddy avec Eichman, s’effectuera en 1961, à Jérusalem, lors du célèbre procès du criminel nazi…
En décembre 1940, Teddy Kollek repart à Londres pour collecter des fonds dans le cadre du Keren Hayesod. Il y reste une année entière. Il a le privilège de rencontrer deux figures légendaires du mouvement sioniste qui deviendront plus tard, les deux piliers de l’Etat juif : David Ben Gourion et Haim Weizman. Il est fasciné par leur courage et par leur détermination. Ses premiers contacts avec Ben Gourion sont fructueux puisque le fondateur de l’Etat lui demande de devenir son conseiller personnel et son secrétaire particulier.
Durant toute la période de la guerre mondiale, Kollek fait plusieurs voyages au Caire, à Istanbul et à Bagdad et encourage les brigades juives. Sous les ordres de Reuven Shiloah, il contacte les services de renseignements britanniques, la résistance des partisans juifs contre les nazis, et informe la Haganah des intentions allemandes concernant la Palestine.
Après le départ de Shiloah aux Etats-Unis, Kollek dirige les services de renseignement de l’Agence juive. Ses contacts avec ses confrères britanniques contribuent à lui faire connaître les déplacements, les cachettes et les intentions des combattants du Lehi et du Etsel. Kollek, qui avait des informateurs au sein de ces organisations clandestines, fournit au M15 britannique des renseignements précieux sur les mouvements de droite dirigés par Begin et Shamir. Plusieurs militants ont été arrêtés et des attentats contre les britanniques sont déjoués grâce à la collaboration de Kollek. Ben Gourion, qui est au courant de cette collaboration, laisse faire.
En juin 1945, quelques semaines après la victoire des Alliés, Kollek retourne en Allemagne après l’avoir quittée en 1939. A Munich, à Frankfort, il observe les ruines et les désastres de la guerre, puis visite le camp de concentration de Dachau.
Il poursuit sa mission européenne en rejoignant Paris. Il loge confortablement à l’hôtel Royal Monceau, habité, pour les circonstances, par des officiers britanniques et américains.
Ses quelques semaines dans la capitale française sont épuisantes mais les soirées sont fortes agréables. Teddy, de culture austro-hongroise, devient fan des cabarets et des chansonniers. Dans le cadre de ses activités à Paris, il rencontre le baron Guy de Rothschild et son épouse Alix, qui plus tard deviendront de grands donateurs pour la construction du musée de Jérusalem.
Après la proclamation de l’Etat d’Israël, Ben Gourion charge Teddy Kollek d’une nouvelle mission en Amérique. Sa première tache est d’acheter de vieux bateaux pour les nouveaux immigrants, rescapés de la Shoah, venus par milliers dans les ports de Naples, Trieste et Marseille. Sa seconde mission est plus délicate : l’achat massif d’armes et de munitions pour Tsahal. Se procurer du matériel militaire est une mission presque impossible car l’administration américaine s’oppose farouchement à la vente d’armes. Kollek contacte un groupe de jeunes Juifs américains ayant servi dans l’US Air Force et réussit à les convaincre de se porter volontaires pour combattre dans les rangs de l’aviation israélienne. Leur chef, Al Schwimmer, ingénieur de la TWA, arrive en Israël avec trois forteresses volantes, des B17. Il achemine aussi du matériel militaire acheté en Tchécoslovaquie ; ce pays devint le plus important fournisseur d’armes du jeune Etat Juif. Schwimmer créera par la suite l’Industrie Aéronautique d’Israël (IAI)
Dans l’attente, la famille Kollek s’agrandit et leur premier fils, Amos, naît. En 1950, Kollek entre au ministère des Affaires étrangères et après quelques mois, il part à Washington comme numéro deux pour assister Abba Eban, l’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis et à l’ONU. Kollek ne souhaite pas être un diplomate. Il haït les cocktails, les dîners et les réceptions interminables. Il souhaite voir son ministère s’occuper des relations avec les communautés juives et placer en priorité les relations bilatérales, les affaires commerciales et économiques avec les Etats-Unis.
Sur ce point, Kollek est en désaccord avec son directeur au ministère, Walter Eytan, mais surtout avec Golda Meir. Elle refuse de demander une aide financière aux « capitalistes américains ». Son « optique socialiste » est aussi en contradiction avec la politique de non-alignement d’Israël à une entité idéologique. Elle pense comme Walter Eytan que le rôle d’Israël est de servir le point d’équilibre entre l’Est et l’Ouest. Une politique qui ne fera pas long feu. Enfin, Ben Gourion prend la défense de Kollek et accepte ses idées, car le jeune pays est en détresse : il doit se défendre et pouvoir absorber les centaines de milliers d’immigrants qui affluent de partout.
Une aide financière américaine annuelle devient impérative et Kollek contribuera à l’obtenir. Il signe un accord d’un montant de 75 millions de dollars de l’époque. Aujourd’hui, l’aide américaine annuelle à Israël est de 4 milliards de dollars.
En janvier 1952, lorsque Teddy Kollek décide d’étudier l’économie à l’université d’Harvard, Ben Gourion lui demande de rentrer immédiatement à Jérusalem pour diriger la présidence du Conseil. Ce poste supervise tous les ministères et coordonne la politique du gouvernement. Kollek est muni d’un puissant pouvoir et tire toutes les ficelles de la présidence du Conseil. Chargé aussi de l’information à la radiodiffusion israélienne, Kol Israël, chaque nouvelle est passée au crible par ses soins avant d’être diffusée sur les ondes. Une ligne directe permet à Kollek de parler en permanence avec le rédacteur en chef de la radio et de lui dicter parfois « sa propre nouvelle ». On exécute. On ne peut discuter, même sur des questions purement politiques ou économiques. Teddy Kollek est en sorte la « seule voix d’Israël » et le porte- parole du gouvernement, à l’intérieur du pays et à l’étranger.
Ben Gourion écoute les informations à la radio et réprimande souvent Kollek pour avoir « laissé passer » telle ou telle nouvelle déplaisante. Un jour, lors d’une visite officielle au Canada, Ben Gourion prend le téléphone et appelle le rédacteur de la radio pour lui dicter une information :
« Ben Gourion à l’appareil», dit-il d’une voix tranchée.
« Eh bien, moi, je m’appelle Teddy Kollek », répond la voix au bout du fil éclatant de rire quelques secondes après.
Ben Gourion, furieux, raccroche, et se dirige vers Kollek qui est juste à ses côtés.
« Tu éduques très bien tes journalistes ! », lui dit-il d’un ton sec et sévère. Le jour même, il donnera des instructions strictes pour que les journalistes soient toujours polis au téléphone…
Ben Gourion n’aime pas trop bavarder avec eux. Il exige de séparer les informations des commentaires. Un jour, il demande à Kollek de licencier un journaliste pour avoir « ridiculisé » sur les ondes le général De Gaulle.
« Tu ne comprends pas que chaque mot, chaque commentaire diffusé sur les ondes de Kol Israël est interprété par les gouvernements étrangers comme une position officielle, donc la mienne. »
Pour faire face à la propagande diffusée dans les stations des radios arabes, Kollek établit un département spécial au sein de la radio israélienne. Il acquiert des fonds pour placer une antenne puissante et placera devant les micros de Kol Israël les meilleurs éditorialistes et journalistes juifs, originaires d’Irak, d’Egypte et de Syrie. Cette station radiophonique devient aussitôt populaire, même chez les auditeurs des pays arabes. Tous écoutent attentivement et quotidiennement ces émissions. Les informations en sont variées et crédibles ; pendant le déclenchement des hostilités et des guerres, elles servent de machine efficace pour la propagande israélienne. Le bureau de Teddy Kollek, à la Présidence du Conseil, jouxte celui du Premier ministre et les deux hommes travaillent en parfaite harmonie. Ben Gourion aime s’amuser à contrarier Teddy et il le taquine de temps à autres avec un sourire caustique et sans y mettre de méchanceté.
Teddy, aimant la bonne chère et les sucreries, se trouve toujours sur la défensive quand Ben Gourion lui dit à chaque fois : « Tu es trop gros, mon ami ! Fais un régime ! »
« Mais Ben Gourion, vous ne comprenez pas ? J’aime la bouffe… », répond Kollek très embarrassé mais toujours avec le sourire.
« Eh bien, mange moins, annule le repas du soir, les gâteaux, fais du sport, marche, respire de l’air frais… »
« Mais Ben Gourion, vous plaisantez ? Je travaille sans arrêt et je n’ai pas une seule minute de repos pour moi. »
« Au lieu de t’asseoir à table pour manger et grossir, eh bien, lève- toi et fais un petit tour dans la cour…Crois moi, tu augmenteras ton rendement et il sera meilleur. »
Teddy Kollek écoute ces paroles sages mais ne peut adopter de discipline. Le fardeau du travail quotidien et le stress l’empêchent de prendre un seul jour de congé. La nostalgie du calme et du repos devient pour lui, une obsession.
Je l’ai souvent observé plongé dans un profond sommeil en plein débat, ou lors d’une cérémonie. Il était certes un bourreau de travail, mais épuisé par les nombreuses heures d’insomnie.
Il se languit de la vie pastorale du kibboutz Ein Guev : cueillir des bananes, galoper avec son cheval dans les prairies de la basse Galilée ou flâner, à la belle étoile, sur les bords du lac de Tibériade, ce lac miroitant appelé en hébreu Kinéret : c’est à dire la forme d’un violon… Il réalisera quelques années plus tard un vieux rêve : il organisa dans ce lieu une soirée mémorable, un concert philharmonique avec les meilleurs violonistes et pianistes du monde dont Menuhin, Stern et Rubinstein.
Pour fêter le dixième anniversaire de l’Etat d’Israël, Kollek emploie tous ses efforts pour amener les artistes et les stars d’Hollywood. Il n’est pas un fan de cinéma et il s’endort dans les salles obscures, mais il pense, à juste titre que le tourisme est le meilleur moyen de contribuer à l’essor du pays et d’amener les gens à investir en Israël.
Le jeune Etat possède, en effet, tous les atouts pour encourager les touristes et les pèlerins à la visite de la Terre promise. Ainsi, le monde entier pourra mieux comprendre les enjeux politiques liés au conflit avec les Arabes.
Contrairement à Ben Gourion qui ne s’intéresse guère au cinéma, Kollek invite en Israël toutes les grandes vedettes d’Hollywood, dont Kirk Douglas, Elisabeth (Rachel) Taylor, Franck Sinatra, Paul Newman, Dany Kay et Marlène Dietrich. Fasciné par la voix rauque de « l’Ange bleu » et emballé par son charme, Kollek but un verre de whisky de trop, et s’affaissa par terre. A ses pieds, il contempla, en mâchant un gros cigare, les plus belles jambes de la planète…
Sur l’arène politique, l’effervescence règne et Ben Gourion abandonne le pouvoir pour créer un nouveau parti, le Rafi.
Trop dubitatif pour envisager une course à la Knesset, Kollek se joint sans enthousiasme au parti du fondateur de l’Etat. Finalement, ses amis lui proposent de se lancer dans la campagne électorale pour la conquête de la capitale, Jérusalem. Ben Gourion pense que c’est une excellente idée. Le 2 novembre 1965, Teddy Kollek est élu maire de Jérusalem. Sa victoire est éclatante. Il nomme André Chouraqui premier maire adjoint, en récompense de sa magnifique contribution aux élections, en particulier au sein des séfarades.
18 mois plus tard, la ville de toutes les contradictions est réunifiée. Une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire millénaire de la capitale du peuple juif. Jérusalem, qui était coupée en deux d’une barrière qui privait les Juifs du mur des Lamentations, retrouve toute sa dimension céleste et spirituelle avec ses églises, ses dômes et ses rochers. Kollek donne un second souffle à la ville éternelle, celle de l’or et des lumières.
Il aménage en promenade le pourtour des remparts et restaure le célèbre cardo byzantin du quartier de la veille ville, habité autrefois par les Juifs.
Il réalise de grands projets, construit des musées dont celui de l’Islam, des édifices, une université, un théâtre, un nouveau siège pour la Knesset, un centre de haute technologie, et un stade moderne de football qui portera son nom. Il fait planter de nombreux jardins et espaces verts. Ils seront fleuris de tulipes et de belles roseraies avec des milliers de roses importées du monde entier.
Kollek offre aux résidents de Jérusalem une grande chaleur humaine et de belles émotions. Il est présent dans les rues dès 5 heures du matin. Il supervise le travail des éboueurs, et durant les jours de froid et de neige, il s’assure que le pain et le lait frais, arrivent bien à destination.
Il est présent dans tous les établissements scolaires, dans les réunions de quartier et les grandes manifestations. Ce n’est pas un grand orateur et son hébreu est simple, populaire et il le parle avec un fort accent. Même le nom « Jérusalem », en hébreu, il le prononce « Yorush-laiime »… Il interroge les gens, les marchands, donne un bon conseil et raconte une blague. Son numéro personnel de téléphone est inscrit dans le bottin, et les résidents de la ville peuvent l’appeler à n’importe quelle heure. Il répond lui-même et résout, sur le champ, le problème en cours. Droit comme une règle, il n’aime pas les choses tordues et il est même capable d’engueuler quelqu’un en public ; mais sa colère n’est pas méchante, elle est sincère et passagère. A la mairie, il est fidèle au poste. Il adore le travail et l’action, c’est un véritable bulldozer. Il n’a jamais connu la contagion de l’ennui. Le mot « lassitude » n’est pas dans son lexique. Teddy Kollek est un optimiste inébranlable et son amour pour Jérusalem a un caractère purement idéal, sa tendresse pour cette ville est platonique…
Teddy fait partie de toutes les activités et obligations de la mairie. Il pointe comme chaque simple employé.
De son allure de bon vivant, un cigare à la bouche et toujours décontracté, il va à pieds et seul chez son coiffeur préféré : « Marcel». Il attend son tour comme monsieur tout le monde.
Le figaro en question, Marcel Selouk, est un grand maître des coupes de cheveux. Diplômé à Paris il coiffe toujours à l’âge de 81 ans, avec le sourire, les crânes célèbres du monde de la politique et de la presse qui défilent régulièrement dans son salon. Il est ouvert à partir de 5 heures du matin puisque le maire de la ville est déjà debout, fidèle au poste. Depuis son enfance, Kollek garde la raie soignée. La mèche bouclée de sa chevelure argentée est toujours impeccable. Il en est fier. Son coiffeur aussi.
En 1978, j’accompagne Teddy Kollek à Paris. Jacques Chirac l’a invité officiellement, en dépit des protestations des ambassadeurs arabes. Le maire de Paris lui offre une visite mémorable. Tout est pensé jusqu’au plus petit détail, y compris un plateau de cerises brillantes pour le petit déjeuner. Chaque matin, en voyant son mets préféré, Kollek, rouge d’émotion, éclate de rire. Il adore la ville lumière et surtout ses bons restaurants.
En 1993, à l’âge de 80 ans, Kollek se représente aux élections municipales. Son rival est Ehud Olmert du Likoud. La bataille est rude. Olmert, très ambitieux et renard politique, lance une campagne sans merci avec des coups bas. Il évoque sans cesse et avec mépris l’âge avancé de son adversaire. Kollek, d’une volonté inflexible, est encore capable de tenir le coup pour un nouveau mandat de quatre ans, mais il perdra ces élections. Il n’a jamais été un animal politique. Son franc-parler, son intégrité et parfois ses colères sincères, le distingue du monde politique. Kollek est avant tout un grand administrateur, un visionnaire qui a les pieds sur terre et un gestionnaire de projets grandioses.
Dans sa dernière campagne électorale, Olmert, laïc, a joué sur la carte religieuse et a obtenu un vote massif des orthodoxes en sa faveur. Il leur avait promis monts et merveilles…
Kollek tient longtemps rancune aux intrigues politiciennes de celui qui deviendra quelques années plus tard, le successeur d’Ariel Sharon et le Premier ministre de l’Etat d’Israël.
Dégoûté des affaires publiques, Kollek se retire dans une maison de retraite avec son épouse Tamar ; même sur une chaise roulante et avec des souliers de sport, il continue à collecter, dans la discrétion, des fonds pour Jérusalem.
Durant 28 ans, Teddy Kollek a été le maire incontesté et respecté de Jérusalem. De toutes les capitales du monde, affluent chaque jour des touristes et des pèlerins et retournaient dans leurs pays respectifs, émerveillés et enchantés. Il a organisé chaque année une conférence internationale, réunissant tous les maires de la planète ayant de bonnes relations avec Israël. En dépit du caractère controversé de la ville et du fait qu’aucun pays n’ait choisi Jérusalem pour installer son ambassade, à chaque réunion arrivaient de l’étranger plus d’une centaine de maires.
Kollek symbolisait Jérusalem dans toute sa splendeur. Il a été le grand bâtisseur, l’architecte de cette ville moderne. Courageux, il se battait comme un lion pour sa ville. Il justifiait parfaitement l’emblème de la ville sainte : le Lion.
Il fut aussi l’homme remarquable qui œuvra avec chaleur et dynamisme pour la coexistence entre les peuples et la tolérance pour les trois grandes religions monothéistes, dans le cadre d’une Jérusalem sans murailles et réunifiée à jamais. Il regretta vivement de ne pas avoir eu le temps d’étudier la langue arabe. Il souhaitait ardemment dialoguer directement avec ses voisins. Certes, il aura commis des erreurs au long de sa riche carrière mais sa collaboration étroite avec les services de renseignement britanniques avant la création de l’Etat juif demeure impardonnable aux yeux de la droite israélienne.
Teddy Kollek s’éteignit le 2 janvier 2007, à l’âge de 95 ans. La veille, au crépuscule, il avait allumé son dernier cigare…
Extraits du livre de Freddy Eytan "les 18 qui ont fait Israel" paru en novembre 2007 aux éditions Alphée- Jean-Paul Bertrand.
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