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31/12/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Gaza, Massada ?

Que de légitimes imprécations contre la barbarie israélienne, que de sentiments de révolte ou de honte impuissante face à la lâcheté des gouvernements arabes suscite, en tout un chacun, la sanglante tragédie de Gaza ! Mais que d’examens de conscience devrait commander aussi l’intolérable calvaire qu’endure, depuis des décennies, le peuple palestinien...
Sur le registre de la colère, les masses arabes ne sont guère en reste. On conspue copieusement l’agresseur que l’on se promet de rayer de la carte. On voue aux gémonies une Maison-Blanche qui trouve que ce carnage n’est après tout que légitime défense, et que de toute manière c’est bien fait pour ces voyous du Hamas. Et on traîne dans la boue les dirigeants qui assistent en spectateurs à un holocauste éminemment arabe, qui traînent la patte pour réunir une de ces rencontres au sommet qui même par temps de tempête ne produisent que du vent. Fort bien que tout cela, mais encore ?
Pour naturellement impérieux que soit le devoir de compassion et de solidarité envers le peuple martyre, il ne doit pas occulter cette triste réalité : autant peut-être que du fléau sioniste, autant que de la duplicité ou de la complicité des États arabes, les Palestiniens, plus qu’à leur tour, auront été victimes de la médiocrité de leurs propres dirigeants. Face au plus impitoyable, au plus retors des ennemis, leurs chefs n’ont jamais su réaliser le juste dosage de résistance et de pragmatisme qui eut pu mener à bon port ; la raison en est qu’ils se prêtaient, qu’ils s’offraient même parfois, aux égoïstes manipulations de leurs alliés.
Prends ce qui est là et réclame sans cesse davantage : face à un Israël passé maître dans l’art du grignotage et du fait accompli, c’est un pathétique tout ou rien qui a longtemps été opposé. C’est par Amman, Beyrouth et même Jounieh que l’on a prétendu faire passer la route de Jérusalem. Gagné au règlement négocié, au bout de longues et dévastatrices errances, Yasser Arafat a payé d’une disgrâce internationale son refus de s’engager sur le sprint final : tout comme son exercice du pouvoir a déçu les aspirations de son peuple à un pouvoir démocratique et vierge de toute corruption.
C’est à la faveur d’un très explicite vote de rejet que le Hamas remportait les dernières élections palestiniennes ; rien moins que démocratique était cependant son sanglant coup de force de juin 2007 contre l’Autorité autonome de Mahmoud Abbas. De quelles espérances de libération pouvait être porteuse cette guerre civile palestinienne ? Le modèle de société que propose le Hamas recueille-t-il vraiment l’adhésion de la population de Cisjordanie ou de Gaza même ? Que peuvent peser, en termes de pertes et profits, les roquettes artisanales face à la plus implacable, la moins sujette aux restrictions morales des machines de guerre ? Et pour admirable que puisse être son refus de capituler, comment Ismaïl Haniyeh peut-il croire un seul instant qu’un Massada arabe, l’anéantissement de Gaza, est exactement le genre de perspective qu’attendent de se voir offrir ses administrés écrasés sous les bombes ?
Acculés, faute de moyens, à contracter des alliances régionales, les directions palestiniennes en sont invariablement devenues le jouet, et jamais cette navrante constante n’a été illustrée avec plus de cruelle clarté qu’en ce moment. C’est un fait que la ligne modérée arabe continue de buter désespérément sur l’intransigeance meurtrière d’Israël et l’outrancier parti-pris de l’administration Bush. Mais c’est un fait aussi que l’intrusion intempestive de l’Iran dans le conflit arabo-israélien, surchargée qu’elle est de slogans jusqu’au-boutistes, équivaut quant à elle à un projet de guerre en
règle : une guerre qui, pour plus d’un protagoniste, pourrait s’avérer suicidaire. C’est dire la responsabilité particulière qu’assume aujourd’hui le Hezbollah dans une crise dont les enjeux idéologiques et sectaires (les tensions entre sunnites et chiites de la région) débordent de toute évidence la dimension proprement palestinienne.
On peut se féliciter, certes, de la sainte prudence de Hassan Nasrallah qui, dans ses dernières adresses publiques, a paru exclure toute action risquant de provoquer, comme durant le catastrophique été de 2006, une agression israélienne contre le Liban. On peut s’inquiéter en revanche de l’escalade politique à laquelle il s’est livré en incitant les Égyptiens, peuple et armée, à la révolte contre ses dirigeants. Et on ne peut que se récrier enfin contre le code de conduite qu’a jugé bon d’assigner au président Michel Sleiman le chef du Hezbollah : une feuille de route qui, si elle devait être suivie à la lettre, ferait de notre pays le satellite patenté de l’Iran.
La manipulation, encore elle, c’est comme les grenades : à manipuler avec le plus grand soin.

Issa GORAIEB






29/12/2008
Article paru dans L'Orient-Le-Jour

Récidives

Juillet 2006-décembre 2008 : du Liban à la Palestine, de Cana à Gaza, le même engrenage de la violence, la même descente aux enfers, celle de l’horreur et de l’ignominie.
Juillet 2006-décembre 2008 : la preuve par des milliers de morts et de blessés, par des dévastations incommensurables, qu’au Proche-Orient, dans cette région de tous les dangers, la déraison est souveraine, les populations d’éternelles victimes sacrifiées sur l’autel de l’intransigeance, de l’irresponsabilité. Une tragédie initiée en une funeste année de 1948 et qui n’arrête pas de se nourrir de torrents de larmes et de sang.
Si la « folie » de 2006 s’était achevée par une précaire cessation des hostilités sur un champ de ruines, qu’en sera-t-il, aujourd’hui, de la bande de Gaza soumise à un déluge de fer et de feu, une opération que les Israéliens entendent prolonger le temps qu’il faudra « pour en finir, une fois pour toutes, avec le Hamas » ?
Par-delà les considérations d’ordre stratégique, c’est une véritable boîte de Pandore que les Israéliens viennent d’ouvrir et tous les calculs militaires peuvent être balayés, du jour au lendemain, du seul fait de l’impondérable, un facteur qui conditionne la rue arabe, lui fait prendre les tournants les plus périlleux, ceux plébiscités hier même par Hassan Nasrallah.
De l’appel à une troisième « intifada », qui peut embraser la Cisjordanie, aux manifestations de colère dans plus d’une capitale arabe, ce sont les régimes conservateurs, l’Égypte en particulier, qui sont désormais pointés du doigt, soupçonnés de complicité avec Israël, accusés de « laisser faire » dans l’espoir de renflouer l’Autorité palestinienne en perte de vitesse, celle que le Hamas a vouée aux gémonies, celle pourtant reconnue par l’ensemble du monde arabe et de la communauté internationale et qui reste pour Israël le seul interlocuteur agréé.
La politique de l’autruche n’a jamais mené bien loin : si on en est là aujourd’hui, c’est en grande partie à cause des divisions palestiniennes, à cause de l’exploitation qui en a été faite par les pays arabes antagonistes, par l’irruption de l’Iran sur la scène proche-orientale. La Palestine a été perdue en 1948 à cause des mensonges et de la duplicité arabes, et, soixante ans plus tard, elle est victime de ses propres erreurs, de son incapacité à se souder autour d’une politique unifiée, d’une direction commune.
Israël, bien entendu, s’en réjouit et s’emploie maintenant à donner le coup de grâce à un Hamas parti en guerre avec un armement artisanal et qui, de toute évidence, ne fait pas le poids face au rouleau compresseur israélien.
Tout est, en ce début de semaine, une question de « timing » : Israël prend son temps, largement, les pays arabes aussi, qui ne se réuniront au sommet que dans cinq jours. Que se passera-t-il entre-temps ? Toute la question est là et elle nous concerne directement. Les huit fusées Katioucha pointées vers Israël, découvertes il y a quatre jours à Naqoura, constituaient, clairement, un message, peut-être un signe avant-coureur de ce qui pourrait se produire dans les jours ou les semaines à venir.
Des organisations palestiniennes présentes sur le territoire libanais ou du Hezbollah, qui a fait de son combat une lutte extranationale, qui serait tenté d’apporter une réponse musclée à l’opération « Plomb durci » ? Qui prendrait le risque d’ouvrir un second front alors même que la Syrie, après une pause conjoncturelle forcée, s’apprête à engager des négociations directes avec Israël ? Où en est l’Iran de tout cela, l’Iran mentor aussi bien du Hamas que du Hezbollah ?
Des interrogations en série, beaucoup de soucis à se faire et, dans ce brouillamini, des élections législatives prises de vitesse par les imprévus régionaux ?
Quelqu’un avait-il prédit juillet 2006 ? Nous en payons encore le prix…

Nagib Aoun


25/12/2008
Article paru dans L'Orient-Le-Jour

La carotte d'Obama

Que réserve donc 2009 à ce Moyen-Orient agité dont notre sort dépend. La paix, la guerre, ni l’une ni l’autre ?
Pour le moment, tout le monde attend Obama, appelé à jouer un rôle incontournable dans le processus Annapolis. Se fiant à ses déclarations d’intention, les observateurs diplomatiques s’accordent à souligner qu’il compte utiliser, de par le monde, aussi bien la carotte que le bâton. Contrairement à un Bush qui se limitait au seul étalage de muscles.
Parfois d’ailleurs sans en user, notamment à l’encontre de la Syrie, ce que Dennis Ross trouve lamentable. L’ancien officier traitant US du dossier régional, rappelant avoir contribué à des arrangements entre le Hezbollah et Israël, écrit en substance dans le Washington Post : « Après la 1701, le Hezb ne cessait de provoquer Israël par des tirs de roquettes, avec riposte assurée à chaque fois. Israël tenait en effet à porter atteinte aux capacités guerrières du Hezb. Et à montrer aux Libanais qu’il leur en coûterait beaucoup de s’engager dans une aventure armée. À chaque épisode, nous avions besoin de traiter avec la Syrie en vue d’un cessez-le-feu. »
Il induit ensuite qu’il n’est pas possible « de parvenir à une application complète des dispositions de la 1701 sans que la Syrie ne soit partie prenante à l’équation. Car cette concrétisation dépend, à un large degré, des Syriens ».

La Finul
L’expert enchaîne : « À moins que la force internationale déployée aux côtés de l’armée libanaise ne puisse empêcher le rééquipement du Hezbollah. La Syrie restant déterminée à torpiller la 1701, nous devrions y faire face en optimisant le potentiel de la Finul. Et en lui délivrant un mandat d’agressivité plus étendu face aux tentatives de fourniture d’armement au Hezb, qu’il faut empêcher de recouvrer sa puissance de feu et de combat. Mais les Casques bleus auront-ils jamais les moyens nécessaires pour un ratissage aussi intensifié que continuel ? Seront-ils autorisés à contrôler toutes les routes, toutes les voies de passage entre la Syrie et le Liban, d’y établir des points de fouille, au Nord, au Sud comme dans la Békaa ? Pourront-ils en outre, et en même temps, fermer les camps d’entraînement du Hezb, l’empêcher de rebâtir ses fortifications dans la zone entre le Litani et la frontière israélienne ? Il existe une conviction partagée que la Finul ne pourra pas être en mesure d’assumer une telle mission. Et le ministre français des Affaires étrangères a indiqué un jour qu’il ne s’attend pas à ce que le Hezbollah soit désarmé. »

La fêlure
Pour Dennis Ross, « il ne fait aucun doute que l’application de la 1701, dans son esprit comme dans sa lettre, dépend également du gouvernement libanais et de son armée. Mais force est de constater que ces deux institutions restent fragilisées. Et que l’opposition prosyrienne peut à loisir exploiter les contradictions confessionnelles qui vont croissant ».
Partant de là, il pense qu’il ne faut pas se faire des illusions. L’histoire fourmille de bonnes résolutions prises au sujet du Liban et qui sont restées lettre morte. Parce que les Syriens savent comment les torpiller. Le président syrien Bachar el-Assad affirme que la victoire du Hezbollah équivaut à une mise en pièces des plans américains dans la région. La secrétaire d’État Condoleezza Rice soutient, de son côté, que la réalisation de la 1701 va constituer une pierre d’achoppement stratégique pour le régime syrien. « La Syrie changerait-elle de comportement pour que le sort de cette résolution soit différent de ses précédentes ? Cela ne peut avoir lieu que si nous savons tirer profit des bases de travail nouvelles pour influencer la Syrie. De manière à l’amener à réviser ses calculs qui se fondent sur la carte Hezbollah, considérée comme moyen de troc en temps propice ou de levier pour son rôle régional. Si la Finul était renforcée avec détermination, Assad accorderait sans doute moins de prix au Hezbollah. D’autant qu’en même temps, son pays serait frappé d’embargo économique. Il comprendrait sans doute alors que l’obstruction de la 1701 deviendrait trop coûteuse. »

Jumelage
Revenant à l’histoire de la carotte et du bâton mal brandi, Ross avance que « les USA ne peuvent éloigner la Syrie de l’Iran en continuant à lui adresser des menaces restant sans suite. Ou en cessant de répéter que les Syriens savent ce qu’ils ont à faire ».
« Cela étant, conclut-il, il est normal que les Syriens veuillent s’informer sur ce leur rapporterait leur coopération à l’application de la 1701. Il faut donc leur dire que la page conflictuelle, entre eux et nous, peut être tournée. Qu’ils y trouveraient un profit économique certain. Et que les négociations sur le Golan vont devenir vraiment sérieuses et fructueuses. Étant entendu que rien de tout cela ne prendrait corps si la Syrie n’est pas disposée à contribuer à l’isolement du Hezbollah et du Hamas. Bref, nous avons besoin d’une nouvelle approche avec la Syrie. »

Consistance
Ces propos sont d’autant plus intéressants que Dennis Ross – ainsi que Martin Dyke, autre professionnel chevronné – semble appelé à jouer un rôle majeur dans l’organigramme diplomatique régional de l’administration Obama. Il serait précisément chargé de négocier avec les Syriens, carotte et bâton en main. On lui demanderait également de travailler sur un projet de paix entre Israël et le Liban. Tandis que d’autres plancheraient sur la création de l’État palestinien ou sur la paix globale. À partir de quoi, la présence d’organisations palestiniennes armées au Liban, l’armement du Hezbollah ou la résistance armée du Hamas n’auraient plus lieu d’être. Le Liban deviendrait un État souverain fort, seul armé localement, déployant son autorité sur l’ensemble du territoire national. Le terrorisme et le radicalisme fondamentaliste reculeraient dans la région. Et l’on se souviendrait d’appliquer enfin les résolutions 242, 338, 1559 et 1701. Le tout à l’amiable. Faute de quoi, la paix se ferait… par la guerre ! Pour les sources diplomatiques citées précédemment et dont les prévisions valent ce qu’elles valent, 2009 devrait en tout cas apporter dans la région une solution définitive, par la diplomatie ou par les armes.

Émile Khoury



24/12/2008
Article paru dans L'Orient-Le-Jour

La stratégie de l'absurde

Où est-il donc passé, le temps où le Liban baignant dans la prospérité et l’insouciance suscitait tout à la fois l’envie, les convoitises et aussi les menées subversives des États radicaux arabes qui l’accusaient de se soustraire à la lutte totale contre Israël ?
La prospérité n’est plus ce qu’elle était, c’est vrai, mais certaines convoitises, particulièrement tenaces, n’ont pas disparu pour autant. Ce qui a changé du tout au tout par contre, c’est la distribution des rôles. Ainsi, et depuis des années déjà, la Syrie militante se meut au grand jour dans le cadre d’une perspective stratégique de paix. Sous Assad père déjà, un accord syro-
israélien avait paru à portée de main. Et les négociations indirectes en cours sous les auspices de la Turquie semblent assez avancées pour porter Assad fils à envisager publiquement, comme il l’a fait lundi, un passage à la vitesse supérieure. D’autant plus normal et légitime est cet objectif de paix qu’Égyptiens, Jordaniens et Palestiniens se sont depuis longtemps engagés sur cette voie. Cela, les alliés libanais de la Syrie le comprennent bien et l’admettent sans le moindre problème. Au milieu de toute cette démobilisation arabe, c’est sur le seul théâtre libanais que ces béni-oui-oui prêchent l’ardeur guerrière.
Face à la très officielle stratégie syrienne, notre pays n’ose même pas proférer le mot tabou de paix, et en est encore à plancher lamentablement sur une stratégie dite de défense. Comme prévu, la dernière séance du dialogue national n’a donné lieu qu’à un échange de vues par trop connues. Il en ira sans doute de même lors de la prochaine session, fixée au 22 janvier prochain. Et il en sera toujours de même tant que l’on ne se sera pas décidé à commencer par le bon bout, c’est-à-dire l’édification d’un État qui est celui de tous et de personne, d’un État dont l’intérêt supérieur prévaut sur ceux de ses éléments constitutifs, pris individuellement ou en groupe.
Car c’est avec eux-
mêmes, avant qu’avec les tiers, que les Libanais doivent commencer par faire l’apprentissage de la paix. Aucune collectivité humaine, en outre, ne peut valablement assurer sa protection contre l’étranger aussi longtemps qu’elle n’a pas surmonté ses contradictions propres. Qu’elle ne s’est pas entendue une fois pour toutes sur les règles de la vie en commun. Qu’elle n’a pas façonné le cadre, assez souple et strict à la fois, qui abriterait les aspirations et appréhensions des uns et des autres. Qu’elle n’a pas proscrit toute dépendance idéologique, religieuse ou autre envers telle ou telle puissance étrangère. Et qu’elle n’a pas fait de la loi, plutôt que des démonstrations de force, l’arbitre incontesté des malentendus et mésententes de parcours.
Résistance islamique, milices populaires à la vietnamienne ou bien alors à l’helvétique, intégration graduelle des partisans aux forces régulières, défense par les airs ou défense contre les airs : c’est dans un consternant désert national que fleurissent, en stériles discussions entrecoupées de longues périodes de relâche, tous ces grandioses projets. On perd un temps fou à discutailler de quoi sera fait le mur d’enceinte, on n’est même pas d’accord sur le point de savoir qui, de l’État ou de la guérilla, en est le véritable maître d’œuvre. Et l’on oublie toutes ces barrières qui continuent de quadriller l’intérieur de la maison.

Issa GORAIEB


21/12/2008
Article paru dans L'Orient-Le-Jour

Mig figue, Mig raisin

Cadeau inattendu, cadeau inespéré – cadeau tombé du ciel, c’est bien le cas de le dire – que cette dizaine de chasseurs Mig 29 tout juste offerts par la Russie. Cadeau passablement encombrant aussi, à en juger par les silencieuses réserves, interrogations et réactions qu’a suscitées cette nouvelle sur la scène locale.

Bien qu’ayant déjà servi, bien qu’assez frugalement équipés en gadgets électroniques, ces avions sont parfaitement capables, selon les spécialistes, de tenir la dragée haute aux F-16 et F-A18 de fabrication américaine ; dès lors, bien des pays se bousculeraient volontiers pour recevoir si royal présent. Cela dit, le nôtre de pays, doté d’un territoire aussi exigu, a-t-il réellement besoin de ces appareils supersoniques ? Malgré les très réelles traditions d’excellence qui sont celles de notre armée de l’air renaissante, que peuvent peser finalement ces dix produits des prestigieuses usines Mikoyan-Gurevich face aux centaines d’appareils alignés par Israël ? Ne risqueraient-ils pas d’être détruits au sol, sitôt livrés, par un ennemi passé maître en agressions dites préventives ? Et avant même que de songer à affronter l’ennemi en combat aérien, ne vaudrait-il pas mieux se doter d’un dense réseau de défense par missiles propre à dissuader toute violation de l’espace libanais ?

Ces questions, et on en passe, ne sont pas toutes oiseuses, c’est vrai. L’ennui, c’est qu’elles ne sont pas toujours innocentes, non plus. Car ceux-là mêmes qui affectent de faire la fine bouche se recrutent, comme par hasard, parmi les amis d’une Syrie qui a longuement et largement bénéficié, elle, des largesses russes. Et si cette affaire de Mig leur reste en travers de la gorge, c’est surtout parce qu’elle est le fruit d’une initiative en tout point remarquable entreprise par le camp adverse. Proche pourtant de l’Arabie saoudite et de l’Occident, c’est le chef du Courant du futur, Saad Hariri, qui s’en allait, il y a quelques semaines, frapper à la porte des arsenaux moscovites. Et c’est une autre personnalité du 14 Mars en visite à Moscou, le ministre de la Défense Élias Murr, qui, déclinant poliment un lot, somme toute routinier, de munitions d’artillerie, demandait il y a quelques jours – et, contre toute attente, obtenait – des chasseurs supersoniques.

Pour le Kremlin, l’occasion était bonne, il est vrai, de surenchérir sur une Amérique protestant tous les jours de son soutien à l’État libanais, mais qui n’équipe qu’au compte-gouttes ses forces régulières. Quant au ministre Murr, il s’est attaché à souligner surtout la portée symbolique d’une opération qui, selon lui, change la donne stratégique : la Russie a haussé la barre, aux autres puissances amies d’en prendre acte et d’essayer de faire autant, sinon mieux ; c’est dans cette perspective d’ailleurs que semble s’inscrire l’annonce, hier même, d’un nouveau paquet de dons militaires US au Liban.

Quoi qu’il en soit, les merveilleuses machines volantes promises par Moscou sont les bienvenues pour remplacer les vénérables vestiges des années cinquante que l’on a vu, pour la première fois depuis longtemps, prendre part à la parade militaire du 22 novembre. Souvent traité en mineur, ou alors en convalescent éternellement exposé aux rechutes, le Liban de l’époque Mig ne vient pas, pour autant, d’être admis à jouer dans la cour des grands ; mais du moins son droit à disposer de moyens de protection modernes vient-il d’être conforté.

Ce droit impérieux, absolu, reste à en convaincre ceux des Libanais qui le dénient eux-mêmes en brandissant leur propre droit à une résistance devenue, par ses propres abus, pomme de discorde nationale. Mig ou pas Mig, on risque fort de le constater une fois de plus à la énième reprise, lundi prochain, du dialogue sur la stratégie de défense.

Issa GORAIEB



17/12/2008
Article paru dans L'Orient-Le-Jour

La loi du talon

Plus d’un grand de ce monde a eu à essuyer, à un moment de sa carrière, des jets de tomates mûres, d’œufs pourris et même de tartes à la crème. Et si c’est la première fois qu’une paire de chaussures prend pour cible l’homme le mieux protégé du monde, à savoir le président des États-Unis, cet article vestimentaire n’est pas tout à fait un nouveau venu dans la galerie des bizarreries contestataires entrées dans l’Histoire : c’est bien en martelant son pupitre de son gros soulier, en pleine Assemblée générale des Nations unies, que le Premier ministre d’Union soviétique Nikita Khrouchtchev accédait en 1960, par la porte du scandale et du jamais-vu, à une notoriété véritablement planétaire.
Triste et cocasse tout à la fois, le Shoegate de Bagdad met en lumière deux évidences résolument navrantes, elles. La première est que jamais l’image des États-Unis n’a paru plus ternie, plus exposée à l’offense qu’en cette fin de règne de George W. Bush. Par la rapidité de ses réflexes, par son sens de la répartie et de l’humour, le Texan a fait preuve, certes, d’une élégance plutôt inattendue face à l’affront ; mais il n’a fait que limiter au mieux les terribles dégâts de cette arme de ridiculisation massive que furent les chaussures taille 44 lancées contre lui. Que cette vulnérabilité tant physique que morale de la superpuissance US ait été démontrée à Bagdad même peut passer, un peu partout, comme l’expression d’une justice immanente : non seulement le gâchis irakien est largement avéré aujourd’hui, mais ce sont tous les maux de la planète – y compris l’actuelle crise financière – que d’aucuns attribuent volontiers à l’ère Bush. C’est dire l’énormité de la tâche de reconstruction qui attend Barack Obama.
La deuxième et malheureuse évidence, en revanche, est que jamais les vieilles frustrations arabes, pour compréhensibles qu’elles soient, pour motivées qu’elles puissent être, n’auront trouvé plus lamentable matière à défoulement que cet incroyable tir de savates rediffusé en boucle par les télés et battant tous les records de visionnement sur le Net. C’est un inévitable retour de talon que l’on a là. Car si ce geste a indiscutablement humilié un des présidents américains les plus haïs dans le monde et les plus impopulaires dans son propre pays, il n’honore guère pour autant son auteur. Et encore moins ceux qui, aux quatre coins du monde arabe (et bien entendu au Liban), ont vite fait de promouvoir celui-ci en héros de la nation.
Ce n’est certes pas de courage qu’a manqué Mountazer al-Zaïdi, c’est de fidélité à sa mission de journaliste, censé mener son combat avec son cerveau, sa plume ou sa caméra, et non pas avec ses gros sabots. C’est d’honnêteté intellectuelle que manquent, pour leur part, ceux qui le portent aux nues et qui, sous couvert d’une lutte de libération contre l’Affreux Yankee, en viennent à cautionner les plus odieuses des dictatures proche et moyen-orientales.
Il y a décidément bien des babouches qui se perdent...

Issa GORAIEB


14/12/2008
Article paru dans L'Orient-Le-Jour

Vous, Salomon, vous êtes juif !?

Une menace fondamentale pèse sur la démocratie de notre pays : il s’agit d’une crise de confiance, d’une crise qui frappe la volonté de notre nation et née du doute croissant que l’on porte sur le sens de nos propres vies…

Jimmy Carter

Cinquantième semaine de 2008.
Évidemment, vu comme ça, un vieux monsieur de 85 ans, surtout quand il est persuadé qu’il peut encore contribuer à changer le monde, ça n’impressionne plus beaucoup – tout prix Nobel et ancien locataire de Maison-Blanche soit-il.
Et puis il y a des constats, des évidences qui finissent par s’imposer : les inestimables accords de Camp David, c’était Jimmy Carter ; le traité Salt II sur la limitation des armements stratégiques négocié avec l’URSS, c’était Jimmy Carter ; le traité du canal de Panama, c’était Jimmy Carter ; le règlement, même embryonnaire, de la crise de l’énergie, c’était Jimmy Carter ; la réorientation, fût-elle judéo-chrétienne, éminemment baptiste en réalité, de la politique étrangère américaine vers beaucoup moins de realpolitik, et l’acceptation, fût-elle archidouloureuse, de l’insensé clivage entre la pratique sur le terrain de ces droits de l’homme tellement si chers au cœur et à l’âme du 39e président américain et les intérêts immédiats ou à moyen terme des États-Unis, c’était aussi, incroyablement, utopiquement (?), Jimmy Carter.
Et puis cette retraite hyperactive, cette après-White House d’une richesse encore inégalée, cette volonté d’oublier le violent échec de la réélection en se consacrant aux maux en tout genre de la planète ; cette détermination missionnaire et sacerdotale à propager, pèlerin entre deux millénaires, la bonne parole universelle : la démocratie et les droits de l’homme, assortis, c’est inévitable, de l’aide au développement humanitaire, c’est encore, éminemment, Jimmy Carter, consacré en 1989 par Time Magazine « meilleur ex-président des États-Unis ».
Et Jimmy Carter vient de terminer une longue visite au Liban pour proposer ce que les Libanais eux-mêmes auraient dû spontanément demander – plus encore : ce pour quoi ils auraient dû supplier, déployer d’infinis efforts, mendier même : la surveillance des prochaines et très printanières législatives.
Par le truchement de la Fondation Carter, fondée en 1982 à Atlanta, l’ancien président américain a mené d’interminables missions d’observation d’élections aux quatre coins de la planète, de l’Indonésie à Haïti, du Nicaragua aux territoires palestiniens. Et ne voilà-t-il pas qu’au Liban, sa proposition engendre la polémique, et un débat s’ouvre sur son opportunité. Même avec le courtois, le très urbain accord de principe, assorti de sourires très polis, des différents responsables libanais, cette prise de haut, ce quasi-dédain, cet affligeant on verra bien insinué par certains et dans lequel résonnent d’encore plus affligeantes autocertitudes : nos mœurs politiques, à nous Libanais, sont aussi évoluées que celles, au hasard, des Suédois ou des Suisses, pourquoi alors nous adresser de telles propositions ? – ce comportement de grenouilles qui veulent devenir aussi grosses que des bœufs et qui pensent avoir réussi reste inouï. Drôlement inouï.
Il est on ne peut plus naturel et légitime que ce soit le Conseil des ministres qui accepte, officiellement, au nom du Liban, la proposition de Jimmy Carter, et qui enclenche le processus institutionnel et administratif en ce sens. Au cours du dîner donné hier au Sérail en l’honneur de l’ancien président américain, Fouad Siniora a été clair, assurant que le gouvernement négociera aujourd’hui cette offre avec reconnaissance et gratitude. À la bonne heure ! Il n’en reste pas moins que le Conseil des ministres se devrait, s’il avait un minimum de bon sens, de solliciter, en sus de la Fondation Carter, les bons et loyaux services de toutes les associations indépendantes, à commencer par les européennes d’entre elles, expertes en matière de surveillance d’élections dans des Républiques à peine sorties des bananeraies, multisclérosées, rongées de l’intérieur par mille et un vices depuis trop longtemps entrés dans les mœurs et les pratiques qu’il faudrait bien plus que de la bonne volonté pour en éradiquer les ravages. À condition, bien sûr, que ces Républiques en question veuillent bien (s’)en sortir – encore et toujours cet incontournable, cet endémique problème des mentalités le plus souvent hermétiques et qu’il est indispensable de changer.
En attendant, de brillants esprits, à l’image du député Nabil Nicolas, qui n’ont, assurent-ils, rien contre la proposition Carter, la balayent pourtant très nonchalamment d’un coup d’amnésie très sélective. Pour ces gens-là, les fraudes ne se multiplient pas au moment même du scrutin, mais bien avant, ne serait-ce, insistent-ils, qu’à cause de cet argent politique que l’on déverse abondamment. Personne n’insultera l’intelligence de ce député du Metn en pensant une seule seconde qu’il ne visait pas, par ses mots, les pétrodollars arabes en général, saoudiens en particulier, que se chargerait de distribuer le Courant du futur en faveur de l’Alliance du 14 Mars. Nabil Nicolas n’a livré aucun scoop : ces dollars en question ne manqueront pas d’encourager des centaines de milliers d’électeurs à se rendre aux bureaux de vote. Sauf que la mémoire décidément très caoutchouc de cet élu lui joue de sales tours : il a visiblement oublié les dizaines de millions de pétrodollars iraniens versés chaque mois au Hezbollah et que la formation de Hassan Nasrallah se fait un plaisir, c’est de bonne guerre, d’en utiliser une partie substantielle lorsqu’arrivent les saisons d’élection.
Bref. Les élections seront démocratiques et propres, et assoiront l’entente entre les Libanais, a promis Jimmy Carter avant de quitter le territoire libanais. Heureusement pour lui et pour son inaltérable optimisme, l’ex-président US ne comprend pas l’arabe.

Ziyad Makhoul


11/12/2008
Article paru dans Le Monde

Pourquoi l'Europe doit parler au Hamas, par Yves Aubin de La Messuzière

Les espoirs nés du discours préélectoral de Barack Obama sur le règlement du conflit au Proche-Orient risquent d'être déçus. Dans ses dernières déclarations, le président élu a repris, pour cette région, l'ordre des priorités de l'administration Bush : désengagement en Irak, renforcement des troupes en Afghanistan, ouverture possible d'un dialogue avec l'Iran sur le nucléaire, normalisation éventuelle avec Damas, avec réactivation du volet syrien du processus de paix israélo-arabe.

Réputé "de basse intensité", le conflit palestinien apparaît marginalisé et renvoyé à plus tard. Or, dans les territoires, les ingrédients d'une nouvelle explosion s'accumulent.

La trêve conclue entre le Hamas et Israël via l'Egypte cesse avant la fin de l'année. Une rupture, suivie ou précédée d'une offensive israélienne sur ce territoire serait dramatique. Côté israélien, la campagne électorale, qui pourrait déboucher sur une victoire de Benyamin Nétanyahou, se prête à des surenchères. Côté palestinien, la prolongation pour un an du mandat d'Abou Mazen est contestée par le Hamas et risque de dégénérer en nouveaux affrontements.

Que l'on qualifie le Hamas de "terroriste" ou de "résistant", le mouvement est devenu la partie centrale du conflit avec Israël. Le mouvement islamiste, durablement présent, politiquement et socialement dans les territoires, sera partenaire du processus de paix.

De deux séjours à Gaza au cours desquels j'ai rencontré la direction politique du Hamas, je retire l'impression que le mouvement islamiste continue sa mutation amorcée en 2005 par sa participation aux élections municipales, puis législatives en 2006 qu'il a remportées tout autant par adhésion qu'en réaction à l'échec de l'Autorité palestinienne et à la corruption qui mine le Fatah. Cet engagement dans le processus électoral qu'il excluait auparavant au nom de l'idéologie islamique a créé des tensions au sein même du mouvement, et lui a valu l'anathème d'Al-Qaida.

Depuis, le Hamas a significativement évolué sur le plan idéologique. Il ne fait plus référence à sa charte d'inspiration islamiste radicale qui n'appelle ni à la destruction d'Israël ni à l'extermination des juifs, mais contient des références antisémites sur le thème de la conspiration globale qui aurait permis la création de l'Etat hébreu. Quand on les encourage à l'abolition de cette charte (rédigée en 1987), les leaders du mouvement répondent que celle-ci "n'a pas été adoptée par une instance du Hamas" et que leurs " seules références sont la plate-forme électorale et le programme de politique générale", présenté par Ismaël Haniyeh lors de son investiture par le Parlement palestinien en janvier 2006.

La lecture de ces deux textes confirme l'évolution idéologique du mouvement dans une perspective plus nationaliste qu'islamiste. L'échec du gouvernement d'union nationale de mars 2007 et le contrôle par la force du territoire de Gaza en juin sous l'impulsion des radicaux et des Brigades Ezzedine Al-Qassam, bras armé du Hamas, n'ont pas contrarié cette évolution.

Un document officiel publié par le bureau politique du mouvement à Damas, suite aux entretiens de Jimmy Carter avec son responsable Khaled Mechaal en avril, l'atteste. Il y est fait référence à un Etat palestinien dans les frontières de 1967 et à l'acceptation d'un accord de paix négocié par l'Autorité palestinienne à la condition qu'il soit approuvé par référendum. Les dirigeants à Gaza m'ont dit avoir approuvé ce texte, "en interne" pour ménager les radicaux dont l'influence grandit depuis l'été. Leur récente prise de contrôle de la quasi-totalité des ONG du territoire a eu pour conséquence de transformer Gaza en "Hamastan" et de conforter l'émergence de deux entités palestiniennes.

Dans ce contexte, faut-il maintenir l'ostracisme à l'égard du Hamas ou envisager l'ouverture d'un dialogue avec un acteur majeur de la scène régionale, qui dispose d'une légitimité au même titre que le Fatah ? La déclaration de Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d'Etat chargé des affaires européennes en mars devant le Parlement européen, a résumé l'incohérence de la politique des Vingt-Sept sur ce sujet : "Nous devons faire face à nos contradictions. Nous avons encouragé des élections démocratiques, nous avons eu raison. Nous en avons boycotté les résultats, nous avons eu tort".

Les Européens ont posé trois conditions : renonciation à la violence ; acceptation des accords passés par l'OLP et reconnaissance de l'Etat d'Israël. C'est le dogme qui ferme toute perspective, alors que les voies existent d'une démarche progressive, envisagée dès octobre 2007 par des proches d'Obama comme Brzezinski et Scowcroft dans une lettre ouverte à Bush. D'autres voix s'expriment dans ce sens en Israël, dont celle du général Ami Ayalon, ancien patron du Shin Beth, quand, selon les sondages, 63 % des Israéliens disent accepter le principe d'une ouverture (avec le Hamas). Les dirigeants du mouvement islamiste l'ont exprimé publiquement à la présidence française : ils souhaitent des contacts avec l'Union européenne.

Un dialogue sans complaisance dont la France pourrait avoir l'initiative, dans un contexte où le Hamas enverrait des signaux clairs sur l'arrêt des violences, aurait pour objectif immédiat de contribuer à la prolongation de la trêve.

Ce dialogue aurait pour avantage de conforter une direction politique pragmatique, soumise à la double contestation des radicaux sensibles au message d'Al-Qaida, et de favoriser un rapprochement avec l'Autorité palestinienne qui a tout intérêt à rechercher l'union avant la relance des négociations. Il serait tout de même paradoxal que l'Europe continue d'exclure tout contact avec un mouvement en totale opposition avec Al-Qaida au moment où elle envisage une ouverture en direction des talibans afghans.


Yves Aubin de La Messuzière, chercheur, ancien directeur Afrique du Nord - Moyen-Orient au ministère des affaires étrangères.



4/12/2008


L'AMI DE GUY

 

A la demande générale, je reproduis ci-après les déclarations radiophoniques de M. Maurice Sinet, plus connu sous le nom de Siné, en suite d'une « colère » officiellement alléguée à titre d'excuse absolutoire après le massacre de Sabra et Chatila et qui lui ont valu, de mon fait, quelques soucis judiciaires.

 

J'ajoute, pour être complet, que l'irascible a bénéficié à cette occasion d'un témoignage circonstancié de Guy Bedos en sa faveur, le même qui quelque 26 ans plus tard, a tenu à soutenir avec la même constance son ami Maurice, à la suite de ses déclarations controversées sur l'opportun mariage de Jean Sarkozy avec une jeune  fortunée de confession mosaïque :

 

Morceaux choisis :

 

SINE : « Israël doit être détruite, comme Carthage ».

 

SINE : « Soit disant les juifs qui ont un folklore à la con..., à la Chagall de merde…, c'est eux qui les empêchent de vivre, mon pote, tant que je serai vivant, Israël n'existera plus. Je suis prêt à faire des brigades internationales contre Israël ».

 

(…)

 

SINE : « Je te dis un truc. Même si ce sont des assassins, je suis pour… ».

 

L'intervenant : «  De qui tu parles ? ».

 

SINE : « Les gens qui ont fait… ».

 

L'intervenant : « La rue des Rosiers ? ».

 

SINE : « L'avortement rue des Rosiers contre Rosenberg-Goldenberg, je suis pour. Que ce soit les Brigades Rouges, je suis pour. Que ce soit Action Directe, je suis pour. Que ce soit n'importe quoi, je suis pour. On en a plein le cul…Moi j'estime que si un flic se fait descendre un par un à un arrêt d'autobus, alors qu'il a fini cette espèce de saloperie de métier qu'il fait, si on le flingue, c'est très bien. Et il faut le flinguer justement anonymement. Il saura d'où ça vient. Mais si tous ces gens-là se sentent flingués, ont peur, ce serait très bien qu'ils vivent dans la peur. Je voudrais qu'ils vivent dans la peur. Ils me font chier… ça fait 2000 ans qu'ils nous font chier… ces enfoirés. Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s'il est pro-palestinien. Qu'ils meurent ».

 

(…)

 

SINE : « Écoute, si un jour je tuais un juif, ça sera par inadvertance (sic).  Ça sera par des racines, comme ça, qui m'auront poussé. Tu sais que les racines, c'est comme les morpions ; Ils me gonflent ».

 

(…)

 

SINE : « Tu sais, au monde ya une race au monde, y a que deux pays au monde qui osent empêcher les gens d'être des gens. C'est les juifs, Israël qui empêchent les palestiniens de vivre, et l'Afrique du Sud. Ils sont 10%, ils empêchent 90% de noirs de s'asseoir sur le même banc ».

 

(…)

 

SINE : « Tant que ces gens là existeront, j'aurai un flingue. Pour l'instant c'est mon stylo mais un jour j'aurai un flingue ».

 

(…)

 

SINE : « L'Afrique du Sud et Israël ce sont les deux seuls pays racistes du monde. Faudrait quand même que ça disparaisse ».

 

(…)

 

SINE : « On est en train d'assister en ce moment à un génocide. Begin est un Hitler. Faut le flinguer ».

(…)

 

L'intervenant : «  J'aime pas les juifs pour une bonne raison, c'est que je suis pas raciste. »

 

(…)

 

SINE : « Je suis devenu antisémite depuis qu'Israël bombarde. Je suis antisémite et je n'ai plus peur de l'avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs ».

 

(…)

 

SINE : « Tu sais que les connards, en ce moment, défilent avec un drapeau Antisionisme =Antisémitisme. Alors si antisionisme=antisémitisme, je suis antisémite, et je revendique mon antisémitisme ».

 

 

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P.S : Je confirme avoir demandé à ma chère consœur Aude Weill- Raynal de déposer plainte à l'encontre de l'irascible à la suite de ses déclarations au Nouvel Obs à mon encontre, et dans lesquelles il qualifie Mordechai Aniliewicz, chef de la révolte à Varsovie contre les nazis de « tueur du ghetto ». Le témoignage de l'antiraciste Guy ne devrait plus tarder.

 

Gilles William GOLDNADEL



1/12/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Égarements

Il n’y a pas à dire, ils l’ont jouée avec habileté la scène du bon Samaritain. Facile de troquer l’habit du pyromane contre celui du « parfait gentleman » : il suffit de laisser le temps au temps, de camper sur ses positions, de ne pas se laisser démonter. Et c’est à l’usure que les certificats de bonne conduite sont décernés, que les dividendes sont récoltés. Ils l’ont jouée avec persévérance la scène de la victime outragée et l’oreille qui leur était jusqu’alors refusée leur est désormais largement ouverte.
De qui est-il donc question ? Vous l’avez deviné : c’est bien des dirigeants syriens qu’il s’agit, de notre inévitable, imparable voisin. Une proximité née d’une fatalité géographique avec laquelle il faut bien s’accommoder, à laquelle il faut bien s’adapter.
Admettons-le : de paria, de pays infréquentable, la Syrie, à force de « niets » répétés, a réussi à se réintroduire dans le concert des interlocuteurs agréés. La Libye avait tracé le chemin après avoir fait amende honorable, la Syrie, elle, l’a emprunté sans coup férir, sans avoir admis aucun tort.
Pour les démocraties en manque de moyens face aux régimes totalitaires, cela s’appelle pragmatisme : puisque le bâton n’a pas marché, essayons la carotte, une carotte qui, aux yeux de ces mêmes démocraties, a déjà donné un premier résultat : les relations diplomatiques avec le Liban.
Beyrouth pourrait difficilement s’en plaindre, quoique le contentieux reste bien lourd, les griefs largement justifiés. Et c’est en connaissance de cause que l’État libanais, à la lumière de ce pragmatisme de circonstance, a renoué les contacts avec Damas.
Mais c’est à lui, et à lui seul, que revient le soin de gérer ce dossier, d’obtenir satisfaction pour les préjudices subis. Les « parasitages » actuels, les visites privées, en cours ou à venir, chez les « frères » redécouverts desservent forcément l’État, créent les conditions de nouvelles immixtions, pavent la voie à des ambitions jamais abandonnées.
À l’aune des prochaines législatives, de telles initiatives ne peuvent que susciter suspicion et défiance. Et les gloires récoltées, par « remote control », sur les rives du Barada ne peuvent que se perdre dans les bazars des politiques politiciennes.
Un rappel pour finir, un rappel fondamental : c’est le premier mars, dans juste trois mois, que démarreront les travaux du tribunal international sur l’assassinat de Rafic Hariri. Demain s’affaisseront, probablement, les édifices construits aujourd’hui sur des sables mouvants.

Nagib Aoun



30/11/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


L’équivoque terroriste

Le 11-Septembre ne fit pas que déboussoler une Amérique convaincue de son immunité domestique comme de sa toute-puissance mondiale. C’est le monde tout entier, en réalité, que traumatisa à jamais le spectacle, diffusé en boucle, de tous ces jets de ligne diaboliquement transformés en bombes volantes et s’en allant percuter les tours géantes de New York. Rien désormais ne sera plus comme avant, pressentit alors tout un chacun, et cela avant même que le taureau yankee blessé s’en aille déverser sa fureur en Afghanistan et en Irak.

En Asie, en Europe, au Moyen-Orient, les attentats terroristes n’ont pas manqué depuis. Toutes proportions gardées cependant, c’est l’assaut terroriste contre la gigantesque cité indienne de Bombay qui va s’ancrer de manière indélébile dans tous les esprits. Sept ans après le World Trade Center, vous n’êtes pas encore tout à fait à l’aise dans votre chambre d’hôtel du 34e étage ; et avant même de gagner votre destination, vous avez sans doute éprouvé un petit serrement de cœur en prenant l’avion, vous avez même discrètement passé en revue vos voisins de cabine pour tenter de repérer le terroriste potentiel.

Or après Bombay, ce sont toutes les capitales, métropoles et mégapoles de la planète qui constatent aujourd’hui leur terrible vulnérabilité et qui ne vont plus dormir que d’un œil. Comme pour New York en effet, les barrières de l’imagination criminelle, de l’innovation en matière de technique terroriste viennent d’être enfoncées dans la stupeur générale. Des commandos venus par mer, convergeant par groupes vers le quartier des grands hôtels et des boutiques de luxe, arraisonnant à l’occasion voitures de police et ambulances, et une fois parvenus sur place, tirant sur tout ce qui bouge, même sur les malades agglutinés dans un hôpital pour indigents : quelle ville sur Terre serait-elle absolument, infailliblement prémunie contre un tel cauchemar ?

D’incroyables progrès technologiques, c’est vrai, ont été accomplis ces dernières années en matière de lutte contre le terrorisme et, plus généralement, contre le crime. Les séries télévisées ne se comptent plus, où l’on voit les tueurs trahis par un cheveu ou un grain de poussière, où ils sont repérés dans leurs sanctuaires les plus inviolables grâce à leur propre téléphone mobile ; on a même expérimenté avec succès des engins sans pilote pourchassant implacablement leurs cibles humaines avant de les réduire en bouillie à coups de missiles. Si les terroristes gardent tout de même l’avantage, c’est parce que les équipements électroniques les plus sophistiqués ne peuvent rien finalement contre des cerveaux malades, parce que les gadgets guerriers restent impuissants face à des exaltés mus par le fanatisme religieux et prêts à mourir. Elle peut frapper d’une main de fer, la science ; mais le plus souvent, c’est seulement après coup. C’est-à-dire trop tard.

La technologie n’est pas seule d’ailleurs à être prise en faute. Cible privilégiée du terrorisme islamiste, les puissances occidentales n’ont appréhendé que de superficielle et bien maladroite manière l’une des motivations essentielles de ce phénomène. Ce n’est pas en cautionnant à fond les abus israéliens en Palestine qu’un George W. Bush pouvait espérer rallier les masses arabo-musulmanes à sa croisade contre Oussama Ben Laden. Et si l’Inde est perçue comme la démocratie la plus peuplée au monde, sa minorité musulmane, demeurée sur place après la partition de 1947 et concentrée dans le plateau central du Deccan, se plaint, de longue date, d’une peu démocratique discrimination.

Mais sans doute le comble de l’absurde, sinon de la perversité politique, réside-t-il dans les rapports équivoques qu’entretient l’Occident avec ces États convaincus en plus d’une circonstance de soutien au terrorisme et bénéficiant néanmoins de surprenants égards. Allié des États-Unis, le Pakistan pratique ainsi un coupable laxisme envers ces mêmes militants d’el-Qaëda qui tuent des Américains en Afghanistan. Mais le Pakistan lui-même n’échappe guère pour autant aux coups sanglants du terrorisme. Mis en cause dans l’affaire de Bombay, non seulement il nie tout, mais il dépêche sur les lieux le chef suprême de ses services de renseignements pour venir en aide aux enquêteurs indiens !

Cette situation n’est pas sans évoquer irrésistiblement le cas de la Syrie, tout récemment sortie de son isolement international par la grande porte européenne. Accusé par l’actuelle administration US d’héberger les rebelles irakiens, accusé par les Libanais de pratiques assassines comme d’envois d’armes et de combattants à travers la frontière, le régime de Damas est à son tour victime du terrorisme. Et pour y faire face, il requiert la coopération du Liban, dans le même temps qu’il accuse des Libanais d’avoir financé les poseurs de bombes.

Traquer les terroristes là où ils se trouvent est déjà assez ardu comme cela. De persister à tolérer l’ambiguïté rend la mission carrément impossible.

Issa GORAIEB

25/11/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


2009, l’année de tous les possibles

Un nouveau rapport sur l’application de la résolution 1701 de l’ONU (12 août 2006), qui a mis fin à la catastrophique guerre lancée par Israël contre le Hezbollah en juillet 2006, vient d’être publié. Il doit être débattu en Conseil de sécurité ce 25 novembre. Ce rapport fournit un bon cadre d’analyse de la situation actuelle au Liban, où les facteurs de stabilité et d’instabilité s’équilibrent pour le moment.
Le rapport constate que le climat politique s’est amélioré au cours des derniers mois au Liban, grâce à l’application de toutes les dispositions de l’accord de Doha (21 mai 2008). Un accord qui apparaît de plus en plus comme le fruit d’un consensus international auquel la France de Nicolas Sarkozy, dont le Premier ministre, François Fillon, vient d’effectuer une visite au Liban, n’est pas étrangère.
Le rapport relève « un plus grand degré de stabilité » au Liban, après l’élection du président Sleiman ( 25 mai). Il note comme un facteur de stabilité les « progrès notables » enregistrés dans les relations du Liban avec « ses voisins » qui ont une relation directe avec l’application de la résolution 1701.
Ainsi, indique-t-il, le Liban et la Syrie se sont mis d’accord le 15 octobre 2008 pour établir les relations diplomatiques et travailler ensemble pour résoudre un certain nombre de questions communes, y compris la délimitation de la frontière entre les deux pays. L’échange d’ambassadeurs, nous promet-on, est prévu avant la fin de l’année. Cette échéance, et ce qu’on peut en déduire, est donc observable à court terme.
Toutefois, à l’intérieur même du Liban, le secrétaire général de l’ONU reste « préoccupé » par la fréquence d’incidents dans les camps, tout en se disant « encouragé » par la coordination sécuritaire entre les autorités libanaises et les factions palestiniennes, ainsi que par les efforts déployés par l’OLP dans le but de contrôler les camps.
L’allusion est claire, dans le rapport, à la chasse aux éléments salsifistes de l’organisation Fateh el-Islam, à laquelle participent, en outre, Damas et les groupes palestiniens qui gravitent dans son orbite. La participation de ces derniers ajoute, toutefois, un élément d’ambiguïté à l’analyse, dans la mesure où Damas et le Courant du futur, au Liban, s’accusent mutuellement de nourrir des alliances secrètes avec ce groupuscule.
On pourrait ajouter au rapport un autre facteur de stabilité régionale, les pourparlers indirects de paix entre Israël et la Syrie, sous l’égide de la Turquie et la mise en place du tribunal international sur le Liban, qui doit faire la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri.

Incertitudes
Toutefois, le rapport signale un renversement de tendance, la situation politique en Israël étant désormais marquée par l’appel à des élections anticipées, le 10 février 2009. Il s’agit là d’un « facteur d’incertitude », note le rapport, dans une allusion à peine voilée à la possible arrivée au pouvoir du leader du Likoud, Benjamin Netanyahu, un faucon notoire.
Autre « facteur de tension » cité par le rapport, la poursuite de l’occupation d’une partie du village de Ghajar par Israël, une occupation que le Hezbollah continue d’invoquer pour prouver qu’un règlement par la voie diplomatique de cette question est illusoire, et que la résistance armée se justifie pleinement.
Dans les milieux diplomatiques US, où l’on aurait souhaité pouvoir faire cadeau de cette rétrocession de Ghajar au gouvernement de Fouad Siniora, on déplore qu’Israël se montre si intraitable sur cette question.
Par ailleurs, les relations malsaines que continuent d’entretenir les régimes syrien et saoudien doivent également être considérées comme source de tension non négligeable. L’accord de Doha, qui a permis l’élection d’un président au Liban, n’a pas affecté positivement ces relations, preuve s’il en est que cet accord demeure conjoncturel.
Dans ce tableau où les facteurs de stabilité le disputent aux facteurs d’incertitude et de tension, il existe plusieurs inconnues. Elles sont liées à des échéances électorales au Liban (scrutin législatif en mai 2009) et en Iran (élection présidentielle le 12 juin 2009), ainsi qu’aux nouvelles orientations que pourrait prendre la politique américaine au Moyen-Orient, notamment à l’égard de l’instauration d’un État palestinien et à l’engagement militaire en Irak. Mais ces nouvelles orientations ne prendront consistance que lorsque la nouvelle administration entrera en fonctions, en janvier 2009. Cette accumulation de dates et d’échéances fait donc de 2009 l’année de tous les possibles, aussi bien positivement que négativement.
La plus menaçante des conjonctions possibles serait celle qui verrait l’arrivée au pouvoir des ultras en Israël, en Iran et au Liban, où le Hezbollah continue de maintenir, malgré l’hostilité de la moitié au moins de sa population, une capacité militaire substantielle distincte de celle de l’État libanais, et où le « dialogue national » en cours ne semble n’avoir eu d’autre effet que d’écarter le spectre d’une guerre civile entre sunnites et chiites, qui s’est profilée à l’horizon en mai dernier.
Une invitation à imiter la Syrie et à s’engager dans des pourparlers indirects avec Israël a été lancée dernièrement au Liban par David Miliband, le chef du Foreign Office, de passage à Beyrouth. Mais pour le moment, cette inconnue doit être rangée dans la catégorie science-fiction.

Fady Noun


20/11/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Simple rappel d’histoire : la Syrie, un partenaire toujours infréquentable

Interrogé sur sa visite à Damas, le général Michel Aoun répond en ces termes : « J’ai toujours dit que lorsque la Syrie quitterait le Liban, nous tenterions d’établir avec elle les meilleures relations. » Cela étant, il répétait également que « la Syrie ne se gouverne pas à partir du Liban, ni le Liban à partir de la Syrie ». Le résultat étant, observent des sources politiques, que le Liban se trouve encore contrôlé, en partie, à partir de Damas. Avec l’assentiment et le concours de fractions locales déterminées.
En réalité, les rapports avec la Syrie ont toujours été pourris. Que cela soit pendant, avant ou après la tutelle armée. Le général Aoun, poursuivent ces sources, devrait se souvenir que dès les premières années de l’indépendance, la Syrie avait coupé le blé au Liban, le forçant à s’en procurer ailleurs au prix fort. Enchaînant les amabilités, elle avait rompu les ponts, abreuvant son voisin de critiques acerbes, lorsque le Liban avait conclu un accord monétaire avec la France pour la protection de la livre. Puis, sans fausse honte, la Syrie avait fait la même chose !
Que de fois n’a-t-elle pas fermé Masnaa ou interdit la circulation des poids lourds. Même du temps du président Frangié, ami personnel du président Hafez el-Assad. En 1958, elle avait alimenté, en armes et en finances, la révolution lancée contre le régime légal du président Camille Chamoun. Ce n’est que sous Nasser et sous Chehab, qui s’étaient bien entendus, que les relations ont connu quelque répit. Mais quand la RAU a volé en éclats, Damas a repris ses bonnes habitudes de plus belle. En fermant épisodiquement la frontière ou en provoquant des escarmouches dans le no man’s land. Une agressivité qui avait souvent pour prétexte des réfugiés politiques syriens, officiers putschistes ou autres, la Syrie exigeant soit qu’ils lui soient livrés, soit qu’ils soient chassés du Liban, ou qu’ils y soient placés en résidence surveillée.
Jouant habilement, et alternativement, sur plusieurs tableaux, la Syrie a tiré le maximum de la guerre domestique de 1975. L’année suivante, elle a dépêché, en avant-garde, un contingent palestinien de sa Saïka. Puis elle a orchestré l’entrée de ses propres troupes, sous couvert de la Force de dissuasion arabe. Une mainmise qu’elle a réussi à faire bénir par les Arabes, mais aussi par les Américains, voire par les Israéliens.
Plus tard, quand le général Michel Aoun s’est dressé contre cette occupation en tentant une guerre de libération, elle l’a balayé par la force. Pour compléter l’emprise de sa tutelle, pomper les ressources de ce pays à coups de corruption matérielle, politique et administrative. Diligentée, ainsi que les tortures, les attentats ou les assassinats, par un gauleiter installé à Anjar, à deux pas de la frontière. La Syrie a pratiquement avalé le Liban, se le rattachant juridiquement par une série de protocoles ou de traités abusifs, forgeant une sorte de système confédéré. Et manipulant ce pays politiquement par le biais d’un Conseil supérieur mixte à sa botte et de ses alliés du cru.
En 1992, les Libanais ont eu un sursaut, boycottant à plus de 85 % les élections législatives télécommandées de Damas. Ce qui a donné des députés élus par 136 ou même par 45 voix. L’épisode, bientôt étouffé politiquement, a quand même laissé assez de cœur au ventre aux patriotes pour que, la décennie suivante, ils tentent une nouvelle percée. En refusant des diktats déterminés. Le président Rafic Hariri avait, de la sorte, regimbé devant le projet de reconduction d’Émile Lahoud, ordonné par Damas. Il a été abattu en 2005. Mais au lieu de briser les Libanais, ce crime les a poussés, un certain 14 février, à se révolter.
Ils ont eu gain de cause. Les troupes syriennes sont parties. Mais le travail d’indépendance n’a pu être achevé, on le sait. Et le régime syrien s’est lancé, ostensiblement, dans une opération de reconquête politique. Aidé politiquement par ses amis locaux. Et, sécuritairement, par divers attentats, assassinats ou batailles.
Aujourd’hui, Baabda s’efforce de normaliser, et d’assainir, les relations bilatérales. Mais ni l’échange d’ambassadeurs, ni la conclusion d’accords, ni les visites ne peuvent y suffire. Car il faut, avant tout, de la confiance. Au vu, et au lu, du passé, où donc les Libanais pourraient-ils la trouver ?

Émile Khoury



16/11/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Théopolitiques

Promotion de la compréhension et de la tolérance, respect des différentes croyances, rejet de l’argument religieux pour justifier les meurtres d’innocents et autres actes terroristes : l’unanimité ne pouvant se cristalliser, en pareils cas, que sur de vagues et vertueux lieux communs, c’est par un bilan au ton angélique, certes, mais sans grande surprise et donc plutôt décevant, que s’est soldée la conférence de l’ONU sur le dialogue des civilisations et des cultures au service de la paix.

Ce n’est pas tous les jours pourtant que les représentants de dizaines de pays, dont une bonne vingtaine de chefs d’État ou de gouvernement, se retrouvent, comme ils viennent de le faire durant deux jours, pour débattre de questions moins bassement matérielles que les guerres, la crise financière ou le prix du pétrole. Il reste hélas qu’en cette ère de mondialisation, les libertés sont encore loin de répondre à des critères universels. Surtout la liberté de culte, quand elle doit être exercée en terrain différent, sinon hostile.

À cette conférence de New York, on a vu ainsi les Occidentaux plaider vigoureusement pour une totale et irréductible liberté de croyance, devant des musulmans qui proscrivent quant à eux toute renonciation à la religion du Prophète, allant même parfois jusqu’à punir celle-ci de la peine capitale. Et l’on a vu des musulmans se plaindre des discriminations et malveillants préjugés dont se rendraient coupables les sociétés occidentales. Alors, rien là finalement qu’une tour de Babel propulsant jusqu’aux voûtes célestes les sempiternelles querelles des peuples dont est coutumier le Palais de Verre ?

Peut-être pas, pour peu que se décident à changer les hommes afin que le monde change à son tour. Ce sage conseil, c’est Shimon Peres qui l’a prodigué aux congressistes. Voilà qui ne manquait guère d’ironie. Car si Peres a élogieusement salué le plan de paix du roi Abdallah d’Arabie, le fait est que l’État qu’il préside n’en a jamais fait grand cas. Qui ne parvient toujours pas à opter entre la conquête territoriale et la paix, qui entend s’assurer tout à la fois l’une et l’autre. Qui crie au terrorisme islamiste, dans le même temps qu’il observe un coupable laxisme face à un terrorisme juif couramment pratiqué par les colons armés. Qui, tirant gloire de ses fondements raciaux et religieux, prétend à une souveraineté sans partage sur Jérusalem, ville éminemment sainte pour les trois grandes religions monothéistes.

Parmi tous ces apprentis théologues siégeant à New York, bien d’autres ne devraient pas en mener large. À tout seigneur tout honneur : initiateur de ces assises, lui-même devenu une des cibles du terrorisme, le royaume d’Arabie ferait bien de surveiller plus étroitement toutes ces collectes de fonds opérées sur son territoire à des fins prétendument caritatives, et qui finissent dans la besace d’Oussama Ben Laden. Et puisque l’on parle de tolérance, l’Arabie serait bien inspirée d’autoriser la construction d’églises sur son sol, comme c’est le cas dans la plupart des pays du Golfe.

S’érigeant en champion de la liberté de culte, George W. Bush n’en aura pas moins été, tout au long de ses deux mandats, et sur fond de choc des civilisations, sous la coupe des néoconservateurs et autres chrétiens born again. Or pas plus qu’elle n’a donné des résultats concluants en Irak comme en Afghanisatan, sa mal nommée croisade contre le terrorisme ne lui aura gagné la sympathie du monde arabo-musulman.

On peut se demander pour finir si le président Sleiman avait quelque chance d’être entendu, quand il a proposé de faire de notre beau mais turbulent pays le centre mondial du dialogue des cultures. Pays message, disait du Liban le pape Jean-Paul II, sans se douter que les Libanais eux-mêmes seraient les derniers à capter le message, à s’en pénétrer, à se comporter en conséquence. L’accord de Taëf n’a fait qu’exacerber les rivalités confessionnelles, puis sectaires ; et malgré les résolutions de Doha, la reprise du dialogue interlibanais ne cesse d’être régulièrement repoussée.

Nous aurons fort à faire, en vérité, pour réussir à vendre une fois de plus notre camelote, pour monter à Beyrouth un remake de New York. Notre diversité culturelle, c’était jadis de l’or pur. En piètres alchimistes, c’est une méchante ferraille que nous en avons fait.

Issa GORAIEB


09/11/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour

Un monde d’espérances

Seuls Coca-Cola et Marylin étaient arrivés à séduire, à un rythme aussi galopant, la quasi-totalité de la population mondiale. Tout le monde ou presque, aujourd’hui, aime Barack Obama. Et comme la masse de ses admirateurs, même ceux qui ne n’ont pas succombé au charme, n’ont rien de plus pressé que de prendre langue avec Obama : de lui présenter plaintes, requêtes et doléances, pour tenter de remédier à ces tensions, guerres et autres fléaux qui crucifient la Terre.

Alors, président du monde vraiment, Barack Obama qui dans sa première conférence de presse postélectorale est allé au plus pressé, c’est-à-dire la crise financière internationale ? Pas forcément, pas tout à fait. Car plutôt que d’un tsar par définition exposé aux vertiges d’un pouvoir planétaire, c’est d’un leadership surtout moral qu’ont besoin les peuples en ce 21e siècle : d’une autorité respectée – et redoutée – non point parce qu’elle peut, si cela lui chante, vous réduire en poussière, mais parce qu’elle est à même de servir et de promouvoir, sous tous les cieux, les idéaux et valeurs qu’elle se fait fort d’incarner.

C’est ainsi une Europe enthousiaste qui a proclamé son soutien sans faille au président élu des États-Unis, sans manquer de réclamer toutefois la fin de l’unilatéralisme américain et la mise en place d’une étroite concertation sur les dossiers les plus chauds. C’est à un niveau nouveau que la Chine aspire maintenant à élever ses relations avec l’Amérique, tout en rappelant avec insistance ses droits imprescriptibles sur Taïwan. Maussade, boudant ostensiblement la liesse postélectorale bien qu’elle n’ait eu qu’à se plaindre de la gestion Bush, la Russie demande à débattre en priorité du bouclier antimissile déployé à ses frontières européennes, et dans lequel elle voit une intolérable entreprise d’encerclement.

Lointaine et immense patrie d’origine d’Obama, le continent africain escompte une aide redoublée de l’unique superpuissance en matière de développement et de lutte contre la sécheresse, la famine et les épidémies. L’Amérique du Sud rêve elle aussi d’un New Deal avec le colossal voisin yankee, longtemps accusé d’avoir pillé ses ressources naturelles : processus qui trouverait un point de départ dans la levée de l’embargo frappant, depuis près d’un demi-siècle, l’île de Cuba.

Le Proche et le Moyen-Orient abordent avec entrain, eux aussi, la nouvelle donne. L’Iran congratule fort courtoisement le futur maître de la Maison-Blanche, dans la perspective d’une négociation sereine, sans conditions préalables ni menaces, sur la question nucléaire. C’est le même vœu que formule la Syrie, traitée en paria par l’actuelle administration US et qui, après le Français Jacques Chirac, voit prendre sa retraite George W. Bush. Frustrés de l’État qui leur avait été promis pour le courant de 2008, les Palestiniens n’en attendent qu’avec plus d’anxiété un regard nouveau, plus compréhensif, sur leur cause. S’il ne peut que se féliciter de la nomination éclair de Rahm Emmanuel, un fils d’Israélien, au poste ultrasensible de secrétaire général de la Maison-Blanche, l’État juif réclame, quant à lui, que soit maintenue, à feu doux, l’option militaire contre Téhéran. Toujours dans le chapitre guerrier, on notera que si Obama projette de retirer à terme les GI d’Irak, c’est seulement pour en envoyer d’autres en renfort en Afghanistan, véritable théâtre à ses yeux d’une lutte contre le terrorisme appelée à se poursuivre longtemps encore.

Dans ce monde d’espérances saluant l’élection présidentielle du 4 novembre, quel sort peuvent connaître les attentes du Liban ? Émouvantes de simplicité, nos espérances ne sont pas moins contrecarrées par un dense réseau d’intérêts régionaux contradictoires. Ce que veut l’immense majorité des Libanais, c’est un pays libre, souverain et indépendant, qui ne serait ni une prime à l’agression pour certain voisin, ni une compensation pour certain autre ; un pays à l’abri des convoitises territoriales, ce qui commande l’évacuation des fermes de Chebaa, dernière justification raisonnablement recevable à l’armement du Hezbollah ; un pays délivré des menées assassines, à l’ombre d’une justice internationale elle-même à l’abri des accommodements en coulisse ; un pays où vivraient en harmonie, enfin, ses diverses composantes culturelles.

Ces principes élémentaires, toutes les administrations qui se sont succédé à Washington y ont naturellement souscrit ; par cynique calcul ou par incroyable maladresse, elles ne les ont pas toujours traduits dans les faits. Monumentales, c’est vrai, furent, au Proche et au Moyen-Orient, les erreurs du président sortant et de son entourage néoconservateur ; mais de débusher à tout crin ne doit pas signifier que le souci du Liban est voué à la dilution, parmi les mille et une préoccupations de la Maison-Blanche.

On ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Et ce n’est pas parce que l’éléphant a saccagé le magasin de porcelaine qu’il faut fermer boutique.

Issa GORAIEB

 

04/11/2008

Dépression saisonnière

Que la Compagnie Créole ait lancée un hymne à la gloire d'Obama peut se comprendre.

Encore que ne me viendrait pas à l'idée de voter pour Fabius ou Strauss-Kahn sous prétexte qu'ils sont d'origine juive.

Mais que Dominique de Villepin, dans une interview au Journal du Dimanche de cette semaine, lance extatiquement que le candidat démocrate représente «l'homme nouveau» en mettant en avant ses origines, me révulse.

Il fut un temps où l’aryanité était censée incarner l'avenir radieux.

La démarche à laquelle nous assistons mondialement est exactement similaire.

Jamais peut-être l'essentialisme d'un être, jamais l'obsession de la race d'un homme n'avait atteint pareils vertigineux sommets.

Je me fous de l'origine d’Obama. Si j'étais Américain, et en dépit de son incontestable talent, je ne voterai pas pour lui, pour des raisons étrangères à la couleur de sa peau et qui tiennent uniquement à son positionnement politique.

Il y a quelques années, j'ai créé le barbarisme de xénophilie pour illustrer cette dilection particulière pour l’altérité.

Mais xénophilie et xénophobie sont les deux facettes de la même médaille racialiste.

Dans un récent éditorial, Le Monde dénonçait la campagne de McCain, lui reprochant ses attaques contre le candidat démocrate. Et le journal, déjà, de prévenir : Si Obama était battu, la déception qui en résulterait chez les minorités serait grosse de tous les dangers.

Pourtant, les pires détracteurs américains du candidat républicain ont reconnu la remarquable tenue de sa campagne. Je n'ai lu nulle part dans la presse d'outre-Atlantique que le racisme anti- noir avait constitué le fonds de commerce du représentant de l'Arizona.

J'ai lu cependant, que venir reprocher au démocrate son «extrémisme» supposé était déjà sujet à soupçons.

Il résulte des consternants postulats xénophiliques qui précèdent, que si Obama, gagne ce sera l'aube d'un nouveau jour. Mais que, s'il perd, ce sera la marque du retour de l'infamie.

 

Puisque nous en sommes là, encore quelques petites nouvelles du Monde : entendu Philippe Val, sur une radio périphérique dire tout son écœurement pour l'attitude du quotidien dans l'affaire Siné.

Reçu hier un courriel de Benjamin Barthe (voir mon dernier blog-note «Misère et servitude du prolétariat médiatique») : sans trop d'humour ni d'aménité, notre journaliste militant (qui nous vient de l’Humanité) veut me prouver que les Arabes de Palestine ont également utilisé le vocable «palestinien», y compris dans le domaine sportif.

Ai-je soutenu le contraire ? Ai-je jamais nié leur spécificité ? Dans toutes mes conférences, dans tous mes livres (y compris le dernier avec Adler) j'affirme que ceux-ci disposent d'un excellent dossier, qu'ils gâchent depuis toujours tant en raison de leur irrédentisme que de leurs méthodes. Il faut dire que leurs soutiens européens extatiques, M. Barthe, ne leur facilitent guère le nécessaire travail de réflexion critique.

J'écrivais seulement – et je le confirme – que les Arabes de la Palestine mandataire se définissaient davantage en tant que tels – ou en tant que musulmans – plutôt qu'en termes de «Palestiniens».

À cette époque, et notamment en Europe, le vocable s'appliquait plus souvent pour évoquer les habitants juifs du territoire de Palestine. Ce qui, soit dit en passant, était tout aussi injustement réducteur que lorsqu'on l'applique aujourd'hui au bénéfice des seuls Arabes. Raison pourquoi, lorsque les sionistes de Palestine ont créé une association footballistique «palestinienne», ils se situaient dans une pure perspective nationale juive, à l'identique de la démarche arabe palestinienne actuelle.

Il semblerait que M. Barthe et ses amis soient moins sensibles à cette réduction linguistique contemporaine.

Voilà pourquoi, avec une candeur désarmante, notre journaliste se plaint de ce que l'association «palestinienne» de 1934 ne comportait aucun arabe, mais qu'il relève pour lui, littéralement, de l'impensable de s'étonner que celle d'aujourd'hui soit exclusive de tout juif.

 

 Par Gilles William Goldnadel

 



31/10/2008

Article paru dans l'Orient-Le-Jour

Le dossier de l’armement plus que jamais lié aux développements régionaux

Pourquoi le Hezbollah ne mettrait-il pas son arsenal à la disposition du chef de l’État ? L’officier de liaisons extérieures du parti, Nawaf Moussaoui, répond en ces termes plutôt abrupts : « Le président Sleiman a certes évoqué, dans son discours d’investiture, une stratégie de défense tirant profit du savoir-faire de la Résistance. Mais on ne peut envisager de mettre l’armement à sa disposition. Car le régime au Liban n’est pas présidentiel. En effet, après l’accord de Taëf, le pouvoir politique se trouve aux mains du Conseil des ministres réuni, et non du seul président de la République. » Encore plus sec, un autre cadre du parti assure qu’« aucun président de la République ne peut être contre l’armement du Hezb ni réclamer qu’on le lui ôte ». Pour ne pas être en reste, le chef du Bloc du changement et de la réforme, le général Michel Aoun, proclame (désormais) que « l’armement du Hezbollah est un armement de résistance. Le Liban ne peut céder aucun point de force avant que les questions ayant rapport avec Israël ne soient résolues, dont la question du droit de retour et du rejet de l’implantation ».
Ces positions suffisent pour comprendre que le problème de l’armement n’est pas appelé à être réglé de sitôt. Ni dans le cadre ni en dehors du processus de dialogue national. Bien que les pôles chrétiens du 14 Mars insistent pour que l’armement du Hezb soit placé sous le contrôle de l’État parce qu’il est inadmissible qu’il y ait au Liban deux armées, deux pouvoirs et deux autorités.
En réalité, le dossier attend de voir comment les négociations syro-israéliennes vont évoluer. Et il dépend, en grande partie, d’un règlement du conflit sur le nucléaire iranien, le Hezbollah étant encore plus proche de Téhéran que de Damas. L’on entend ainsi le vice-président iranien, Rida Aghazadeh, assurer que « le lancement des négociations sur le nucléaire peut aboutir à la solution de nombreux problèmes comme l’Irak, l’Afghanistan et le Liban ».
Mais l’on ne peut exclure que, de son côté, Israël n’attendrait ni les pourparlers sur le Golan ni un arrangement sur le nucléaire iranien. Les dernières menaces de son état-major sont aussi explicites que lourdes. « Ce que la banlieue sud a connu en juillet 2006, déclare un officier autorisé, chaque village libanais d’où partiraient des tirs contre nous le subirait. Car ces localités seraient alors considérées comme des bases militaires. Il en irait de même pour la Syrie si elle participait à la guerre. » Le chef des SR israéliens, le général Amos Bedlin, enfonce le clou en relevant que « le président Bachar el-Assad est concerné par la paix avec Israël. Mais il ouvre ses dépôts d’armement au Hezbollah et met à sa disposition à peu près tout ce que la Syrie possède comme capacités stratégiques. Le président Assad compte aujourd’hui sur le Hezbollah plus que sur sa propre armée ».
Ces propos ont incité un responsable libanais à poser à un officiel américain les questions logiques suivantes : du moment qu’Israël se préoccupe tant du lien entre l’armement du Hezbollah et la Syrie, pourquoi ne demande-t-il pas à en discuter dans le cadre des pourparlers indirects avec les Syriens ? Pourquoi n’en exige-t-il pas, pour poursuivre ce processus, qu’ils cessent de fournir le Hezb en armes ? Pourquoi ne considère-t-il pas que le problème, c’est le livreur et non le récipiendaire ? Et, sur un autre plan, pourquoi Israël réclame-t-il du Liban le traitement des eaux qui se déversent dans le bassin du Litani et non la fermeture du robinet là où il se trouve, en Syrie ?
Pour le moment, les pourparlers syro-israéliens sont gelés. La Syrie a énoncé six revendications, sans obtenir de suite une réponse d’Israël, qui ne devrait pas la donner avant la formation d’un nouveau gouvernement, après les législatives fixées au 10 février. À moins que le cabinet sortant ne soit autorisé à opérer, ce qui semble peu probable. Car les Israéliens, comme les Syriens, attendent également l’installation à Washington d’une nouvelle administration.

Émile Khoury


28/10/2008

MISÈRE ET SERVITUDE DU PROLÉTARIAT MÉDIATIQUE

 

Je recommande fortement la lecture dans l'Express de cette semaine de l'interview du patron de Charlie hebdo, Philippe Val. Un modèle d'intelligence et de courage.

Il n'a pas peur de reconnaître dans le sionisme un patriotisme et dans l'antisionisme, l'antisémitisme. Il raconte aussi comment le pouvoir en général et Chirac en particulier ont tenté de donner raison judiciairement aux pourfendeurs des caricatures de Mahomet.

À cette époque, nulle critique médiatique pour la démarche en justice des associations musulmanes, au demeurant parfaitement recevable.

On voudra bien comparer avec ceux qui tentaient de faire sanctionner légalement les dérapages antijuifs.

 

Le mur du çon a été pulvérisé cette semaine par Benjamin Barthe (Le Monde du 26 octobre).

Voulant traiter de la rencontre historique de football entre l'équipe de Palestine et celle de Jordanie, dans la banlieue de Jérusalem, notre jeune pigiste a entrepris un voyage dans le temps. Il a découvert que la Fédération de Football de Palestine était née en 1934.

Notre journaliste s'est alors étonné qu'elle n'était composée que de sportifs juifs, à l'exception d'un Arabe, membre de son conseil d'administration rapidement démissionnaire. Et de soupçonner une petite entourloupe...

Il faudra expliquer un jour à notre Benjamin, qu'en ce temps-là, le vocable «palestinien» s'appliquait bien davantage aux Juifs du yichouv (foyer) qu'aux Arabes, qui se définissaient davantage en tant que tels ou comme musulmans.

C'est ainsi que la Banque d'Israël d'aujourd'hui s'appelait «Banque de Palestine» et que l'association «France-Israël», que j'ai l'honneur de présider, se nommait lors de sa fondation en 1927 par Gaston Doumergue, Aristide Briand et Maurice Ravel, pour promouvoir la création d'un État juif : «France-Palestine».

Que les juifs aient été expulsés, sans combattre, du territoire lexical de la Palestine suffit sans qu'un ignorant les soupçonne au surplus d'escroquerie.

 

Je suis content pour Robert Ménard, ancien responsable de Reporters Sans Frontières. Il est désormais au service rémunéré de l'émirat du Qatar, haut lieu comme chacun sait de la liberté de la presse.

Cela n'a strictement rien à voir, mais notre intransigeant journaliste s'était notamment illustré dans la critique véhémente de la manière dont Israël traitait les journalistes. Il avait récemment commis un article dans Le Monde pour expliquer qu'au Darfour, c'était beaucoup plus compliqué que l'on croyait. Enfin, il s'était montré un défenseur particulièrement virulent de Daniel Mermet.

Mais encore une fois, aucun rapport.

 

Puisque j'en suis à Mermet, j'ai également eu le plaisir de constater en saisissant son compte bancaire pour exécuter une condamnation pour diffamation obtenue à son encontre qu'il répugnait à honorer, que notre journaliste militant internationaliste n'oubliant jamais de rappeler être né en banlieue rouge, disposait d'un compte courant créditeur de 140 000 euros. Une authentique misère prolétarienne.

 

 Gilles William GOLDNADEL




23/10/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour

Un long fleuve tranquille

C’est un anglophone et un ancien nationaliste arabe, en l’occurrence le Premier ministre Fouad Siniora, qui avait donné le 28 août dernier au Grand Sérail le coup d’envoi officiel des VIes Jeux de la Francophonie qui auront lieu à Beyrouth en septembre 2009. Dans une courte allocution prononcée pour la circonstance, le chef du gouvernement avait alors souligné que « les Libanais, parallèlement à leur culture arabe, sont aussi une partie importante de cette civilisation francophone qui englobe de nombreux aspects au sujet desquels le Liban cherche à jouer un rôle actif ». C’est également l’essence du message que le président Michel Sleiman a tenu à mettre en relief dans son intervention à l’ouverture des travaux du sommet de Québec, soulignant que pour le Liban, la francophonie constitue, « par-delà le partage d’une langue, l’adhésion à des valeurs communes ».
Cette implication libanaise, corps et âme, dans la francophonie fournit l’occasion de soulever l’éternel débat, fort à propos dans le contexte présent, sur l’identité et la vocation du pays du Cèdre. Parallèlement à son appartenance intrinsèque au monde arabe, le Liban est engagé, en sus de la dimension francophone, dans un vaste partenariat euro-méditerranéen et dans une ambitieuse opération d’édification de ce que le président Nicolas Sarkozy a dénommé l’Union pour la Méditerranée, une sorte de sous- ensemble, plus ciblé, du processus de Barcelone.
Ce positionnement méditerranéen n’est pas nouveau pour les Libanais, à l’instar d’ailleurs de l’ouverture sur le Vieux Continent. Les livres d’histoire nous apprennent qu’il s’agit là d’une constante historique. Arnold Toynbee soulignait, lors d’une conférence à Beyrouth en 1957, que « partout où a rayonné la civilisation occidentale, les commerçants libanais se sont propagés », ajoutant qu’« à presque toutes les époques de l’histoire, le commerce libanais à l’Ouest s’est étendu jusqu’au détroit de Gibraltar et même au-delà, sur les côtes de l’océan Atlantique ».
C’est cet amalgame d’arabité, de ferme engagement francophone, et d’ouverture constante et ancestrale sur le monde méditerranéen et occidental qui a forgé, et qui continue de façonner, l’identité et la vocation du Liban. Une identité et une vocation qui cherchent encore, certes, un juste équilibre stable et pérenne, mais dont les contours n’en demeurent pas moins modelés, sous le poids de l’histoire et des traditions socio-culturelles, par le trépied suivant : appartenance au monde arabe ; liens étroits avec le monde méditerranéen et occidental ; et engagement francophone, dont la dimension politique a été confirmée lors du sommet de Beyrouth, en 2002. L’importance de ces trois lignes directrices réside dans le fait qu’elles se traduisent au plan local par des choix et des options fondamentalement politiques, au sens large du terme.
Prôner dans un tel contexte un positionnement stratégique et géopolitique en phase avec la République islamique iranienne constitue rien moins qu’une déviation des constantes historiques non seulement chrétiennes libanaises mais surtout nationales. Certes, les relations entre les chiites, plus particulièrement les dignitaires religieux de Jabal Amel, au Liban-Sud, et l’Iran, notamment la ville sainte de Qom, sont ancrées dans l’histoire contemporaine. Il en a même résulté des liens familiaux, comme l’atteste la présence de clans familiaux communs au Liban et en Iran (les familles Sadr, Moussaoui, Jaafar…). Mais il ne s’agissait là que de liens par essence religieux, Qom (à l’instar de Najaf, en Irak) étant aux chiites ce que le Vatican est aux catholiques. Ces relations religieuses n’ont jamais revêtu un aspect politique à caractère stratégique, elles ne se sont jamais traduites par un alignement sur un axe régional conduit par Téhéran… Jusqu’à l’émergence du Hezbollah, au milieu des années 80, ce parti n’étant d’ailleurs qu’une émanation directe des gardiens de la révolution islamique iranienne, un paramètre nouveau d’ailleurs contesté par nombre de cercles chiites libanistes.
Si un alignement politique d’une faction chiite libanaise sur l’Iran pourrait à la rigueur être justifié par les liens religieux, cela ne saurait être le cas pour d’autres communautés, plus particulièrement pour une faction chrétienne. Surtout lorsque Téhéran est ouvertement engagé dans un bras de fer géopolitique, voire dans un conflit civilisationnel, avec, précisément, l’ensemble des trois composantes qui forgent l’identité et la vocation du pays du Cèdre. L’histoire est souvent, dans une situation normale et stable, un long fleuve tranquille. Dans un pays comme le Liban à la recherche de son équilibre interne, elle ne saurait être forcée et déviée de sa trajectoire à coups de missiles, d’argent divin, de populisme primaire. Ou de gesticulation médiatique.

Michel Touma


19/10/2008
Article paru dans la Croix

LE DIALOGUE JUDEO-CHRETIEN, UNE AVENTURE
 
Le vendredi 12 septembre j'ai eu l'honneur, au nom de la communauté juive de France, d'adresser mes vœux de bienvenue à Benoit XVI qui nous recevait à la nonciature, peu avant "l'entrée" du Shabbat. Le Pape, dans sa réponse, a souligné que lors du Shabbat, Jésus s'était dans son enfance exprimé dans la synagogue. Tous les enfants juifs en effet le font pour leur Bar Mitzvah. Rappeler ainsi comme le christianisme s'enracine dans la religion juive, celle des "frères aînés", comme il l'a dit à la suite de Jean Paul II, n'est pas pour Benoit XVI une expression creuse, de celles dont la force créative s'est émoussée tant elles ont été répétées. C'est une notion insérée au cœur de sa réflexion la plus essentielle. Il avait écrit, comme cardinal Ratzinger, sa gratitude pour les Juifs resté fidèles au message divin malgré les drames de leur histoire (Osservatore Romano, décembre 2000). Il nous a exprimé son "respect" pour l'Alliance conclue par le Dieu des Patriarches "dont les desseins sont sans repentance". Dire que cette Alliance reste valide équivaut à reconnaître aux Juifs un rôle dans l'économie du salut qui ne soit plus celui du "peuple témoin" obstiné dans son aveuglement, reliquat de la "substitution". Cela rassure quant aux implications malencontreuses de l'ancienne liturgie du vendredi saint qui ont  soulevé depuis l'an dernier bien des inquiétudes non totalement estompées.
 
Mais ce qui nous a frappés dans le discours de Benoit XVI à la nonciature  fut sa dénonciation de l'antisémitisme, non pas simplement comme une opinion mauvaise au regard des devoirs interhumains, mais parce que "être antisémite, c'est être antichrétien", suivant la puissante formule du futur cardinal de Lubac écrite en 1942.
Cette date nous amène à la Shoah, terme que le Pape n'a pas utilisé. Il a évoqué ceux "qui sont morts injustement" et " ceux qui ont œuvré pour que les noms des victimes restent en mémoire". Mais peut-on se contenter de cette formulation? Ces gens -les Juifs et les autres- ne sont pas seulement morts injustement, ils ont été tués; quant au peuple juif, il fut en grande partie exterminé. J'avais dit dans mon discours que la Shoah posait la question du mal à laquelle nul ne peut répondre que pour lui-même et non pour les autres. Je faisais allusion au fait que le meurtre de tant d'hommes, de femmes et d'enfants pose des questions existentielles pour lesquelles la réponse doit être très humble, très profonde et très personnelle. Mais ces crimes posent aussi la question de la responsabilité des individus. Car beaucoup ne furent pas que les spectateurs involontaires et innocents d'un drame eschatologique déclenché par un petit groupe de criminels. A plusieurs reprises, Benoit XVI a présenté les crimes nazis comme une volonté de détruire le christianisme dans ce qu'il avait de plus profond, son lien avec l'Alliance. Certes. Mais ce fut avant tout une monstruosité dont furent coupables beaucoup d'hommes "ordinaires", proches de chacun d'entre nous, un crime fait dans l'histoire et dont l'histoire doit rendre compte sans que la métaphysique ne la bride.
Le Pape est venu, en France, dans un pays où le dialogue judéo-catholique a depuis plusieurs années une qualité exceptionnelle. Ce dialogue s'est développé à l'ombre de la Shoah. Ses premières lumineuses figures furent ces chrétiens qui au nom de leur foi ont su prendre les risques pour essayer de sauver. Ce furent les Justes, dont l'un, admirable entre tous, s'appelait le père Benoit, et fut fort actif à Rome....
Fraternité sans syncrétisme, respect sans incorporation, coopération sans uniformisation, le dialogue judéo-chrétien est une belle aventure humaine et peut-être supra-humaine, qui ne se limite pas à une confrontation théologique: il a été depuis le début un espoir pour un monde d'où le fanatisme serait extirpé. Ce dialogue reste trop fragile pour avoir acquis le droit à l'indifférence. A nous de le faire vivre en commun. J'espère que la visite de Benoit XVI à Paris en marquera le renforcement.
 
Richard  PRASQUIER
Président du CRIF


15/10/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour

Pétrodollars, persodollars

Chassez le naturel, c’est-à-dire notre sensibilité proverbiale à l’appel du large, et il revient au galop. Au triple galop même, si l’on en juge par cette véritable boulimie de tourisme politique observée en ce moment dans les rangs des personnalités maronites (forcément rivales) longtemps retenues sur place, il est vrai, par les contraintes d’une turbulente actualité.

C’est un Michel Sleiman fermement décidé à redorer l’image internationale du Liban (et de la présidence du Liban) qui vient de clôturer ainsi un séjour officiel en Arabie saoudite, et qui s’apprête à visiter la Cité du Vatican. Le chef de l’État n’a pas manqué d’exprimer sa gratitude au royaume wahhabite, où vivent, travaillent – et souvent prospèrent – de nombreux ressortissants libanais, et qui n’a pas ménagé son soutien politique et financier à notre pays. Soucieux d’équilibre, le président Sleiman s’est dit disposé, par ailleurs, à entreprendre toute initiative susceptible de contribuer à un rapprochement entre Arabes, c’est-à-dire entre Saoudiens et Syriens essentiellement : un vœu pieux qui, à première vue, prête plutôt à sourire. Par quel prodige en effet le Liban, même pas encore convalescent, serait-il donc en mesure de jouer les médiateurs alors qu’il est lui-même l’infortunée scène où s’affrontent, parmi bien d’autres, ces deux volontés arabes contradictoires ?

Mais peut-être les électrons fous du terrorisme, actuellement lâchés dans la nature et dûment évoqués par Sleiman à Riyad, peuvent-ils s’avérer plus convaincants en définitive que les plus éloquents des messagers de fraternité et de concorde. Les révélations des membres de la cellule de Fateh el-Islam démantelée la semaine dernière à Tripoli montrent quel degré d’infernale audace avaient atteint les attentats aux explosifs projetés au Liban par la bande. Et on vient tout juste de redécouvrir avec quelle violente détermination les terroristes peuvent échapper au contrôle de leurs anciens manipulateurs et alliés de rencontre.

Il y a des années déjà que l’Arabie saoudite a été mordue par le serpent qu’elle avait nourri en son sein, à savoir el-Qaëda et d’autres groupes fastueusement financés sinon par le Trésor royal, du moins par les associations caritatives saoudites. Durement frappé à son tour par le terrorisme, l’apprenti-sorcier syrien en est à solliciter l’étroite coopération du Liban pour faire face au péril commun : coopération déjà mise en chantier au demeurant, et qui ne pourrait que prendre de l’ampleur si le président Assad, qui a lancé formellement hier le processus d’un échange d’ambassades, tenait sa promesse de normaliser véritablement les relations syro-libanaises ; coopération dont le succès, toutefois, dépend aussi d’un arrêt effectif du flot de pétrodollars coulant toujours, selon les enquêteurs, des robinets du Golfe.

Les pétrodollars, Michel Aoun – et c’est sans doute son droit - en a dénoncé à maintes reprises, ces derniers jours, le néfaste usage. Il l’a fait cependant au moment où Sleiman entamait sa visite en Arabie. Voilà qui n’était pas particulièrement courtois envers le général qui l’a coiffé au poteau présidentiel et qui lui a valu d’ailleurs une cinglante répartie. Mais surtout, c’est à partir de Téhéran que le chef du Courant patriotique libre a fulminé contre cette arme redoutable qu’est, a-t-il dit, l’argent politique, louant en prime le rôle unificateur des Iraniens au Liban. Téhéran oui, où Aoun a eu pratiquement droit à un accueil de chef d’État ; Téhéran encore, qui déverse notoirement des flots de dollars sur ses protégés libanais (et sur les protégés de ses protégés ?) ; Téhéran toujours, qui ne conçoit d’autre unité libanaise qu’autour des idéaux – et de l’armement sacro-saint – du Hezbollah ; Téhéran enfin, qui est loin de bénéficier d’un passé vierge en matière de terrorisme...

Ce n’est sans doute pas par pur hasard que s’est produit ce chassé-croisé mettant en jeu les capitales saoudite et iranienne. Et ce n’est sans doute pas par hasard que le chef des Forces libanaises Samir Geagea développait ses propres thèses hier même au Caire, devant un président Moubarak affable et attentif.

Au fait, à quand un chef maronite libre de son temps, pour une vadrouille politique du côté d’Ankara ?

Issa GORAIEB




7/10/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour

Le réveil des vieux démons

La Syrie, encore la Syrie, toujours la Syrie !
Quoi qu’en dise le général Michel Aoun dans un souci de justification ou de banalisation, le récent déploiement de dix mille soldats des forces spéciales syriennes à la frontière nord du Liban a réveillé de vieux démons – qui n’avaient même pas encore eu le temps de complètement sommeiller – dans la mémoire collective des Libanais. Et ce ne sont pas les propos sibyllins de Bachar el-Assad ou même les explications vaseuses qu’il a fournies à Michel Sleiman sur le sujet qui sont de nature à les rassurer.
Mais ce curieux développement a eu quand même ceci de bon qu’il a poussé les chancelleries occidentales, notamment à Paris et à Washington, à réagir pour réaffirmer la souveraineté du pays du Cèdre, refuser toute nouvelle intervention militaire syrienne sur son sol ainsi que toute tutelle, même politique, sur ses institutions. Tout cela est impeccable dans la forme, sauf que les grandes puissances, nous ne cesserons de le répéter, n’ont pas de stratégies permanentes ou d’alliés permanents.
Pour rappel, c’est bien l’administration de Bush père qui a renouvelé, en 1990, le blanc-seing donné à la Syrie dans notre pays en contrepartie d’un appui sans réserve à la première invasion de l’Irak de Saddam Hussein. Ce sont aussi les missi dominici des deux partis aussi bien démocrate que républicain qui sondent les intentions de Assad quant à l’ouverture d’une nouvelle page avec l’administration qui sortira des urnes américaines.
C’est également la France de Nicolas Sarkozy qui a mis un terme à l’isolement international de Damas et lui a permis de rattraper ses pertes, et même de s’offrir le luxe d’engranger de nouveaux gains sur la scène intérieure libanaise. Il ne faut évidemment pas nier, il est vrai, qu’en échange, M. Sarkozy a tout fait pour que la Syrie normalise ses relations avec son voisin libanais en permettant l’élection d’un président, la formation d’un gouvernement et l’instauration (au fait, c’est pour quand ?) de relations diplomatiques entre les deux pays. Mais en ce faisant, Paris a reconnu et consacré le retour de l’influence syrienne dans les affaires intérieures libanaises, influence qui était en veilleuse après le retrait des troupes en 2005.
De la Russie, n’en parlons pas, puisque, après le conflit armé avec la Géorgie, Moscou a immédiatement accéléré le renforcement de ses liens fraternels avec Damas, l’ancien allié de l’Union soviétique.
Il ne s’agit nullement de jeter la pierre à nos amis occidentaux et d’isoler le Liban en le mettant à l’écart du concert international des nations. L’important est surtout d’alerter et de convaincre les Libanais que le règlement du contentieux éternel avec leur voisin immédiat passe par des impératifs précis auxquels les deux pays doivent se soumettre.
Allez, soyons naïfs ! Il faut d’abord que toutes les composantes de la nation acceptent le principe d’un Liban indépendant, souverain, reconnu dans ses frontières et traitant d’égal à égal avec Damas au niveau des seuls gouvernements. Il importe aussi de ne pas prêter le flanc en permettant que le pays devienne une carte aux mains de parties intérieures et extérieures au seul profit des acteurs étrangers dans la région ou ailleurs. Il faudrait également, naïveté suprême, que la Syrie adhère à ces mêmes principes et traite le Liban en pays égal, libre et souverain.
Tel n’est malheureusement pas le cas et personne n’a retenu les leçons du passé. Car, après trois décennies de guerres successives et en dépit du ras-le-bol de la majorité écrasante d’une population à bout de souffle, démembrée et meurtrie, il se trouve encore des compatriotes de tous bords qui en appellent à l’étranger pour imposer leurs idées, se combattre et tenter, malgré les prétendues réconciliations, de s’éliminer mutuellement.
Quant à la Syrie sœur, si on n’épouse pas aveuglément ses thèses, elle nous lorgne avec le regard du loup pour sa proie, un moment échappée, et qui veut nous étreindre pour mieux nous étouffer. N’est-ce pas Walid Moallem, son ministre des Affaires étrangères, qui, après avoir prospecté à New York avec son homologue, Condoleezza Rice, les voies de nouvelles relations syro-US, a exigé, comme dans une sorte d’accusation, une coordination sécuritaire totale entre Damas et Beyrouth alors qu’en matière de terrorisme, les services des deux pays sont déjà en complète symbiose depuis pas mal de temps ? N’est-ce pas aussi le président Bachar el-Assad qui vient tout juste de rappeler que malgré les malentendus et les différends entre Syriens et Libanais, les deux peuples sont toujours frères et vivent dans une même maison ?
Frères, peut-être ! Le seul ennui, c’est que lorsque l’on vit sous un même toit, chacun peut sortir et rentrer à sa guise.

Abdo CHAKHTOURA



6/10/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Vous avez dit démocratie ?

Rocambolesque, invraisemblable ? Tragique plutôt, quasiment désespérant. Adjectifs bien lugubres, bien sombres pour dépeindre l’état du monde, pour qualifier les démissions collectives face à l’adversité, la dérive des valeurs premières face au chantage et aux menaces.
Gifles politiques, revers sécuritaires, enlisement dans des sables mouvants : le monde restreint des Grands englués dans leurs convictions, dans leurs certitudes, celui qui prétendait ordonnancer la planète entière, a perdu tous ses repères, a laissé le gouvernail échapper complètement de ses mains.
De l’Irak à l’Afghanistan, de la Géorgie à la Somalie, du cœur même d’une Amérique gagnée par la panique à celui d’une Europe plus frileuse que jamais, les remparts cèdent les uns après les autres sous les coups des nouveaux barbares, ceux qui n’ont plus rien ou qui ont tout à perdre.
Après les terroristes, protagonistes d’une troisième guerre mondiale qui ne dit pas son nom, voici venue l’heure des requins, des spéculateurs financiers, un « Apocalypse Now » qui dénude les derniers des menteurs, les derniers des imposteurs, qui jette une lumière crue sur l’irresponsabilité des uns, sur la criminalité des autres. Un « Apocalypse Now » qui fait de l’État américain un État interventionniste, mais qui sonne, en même temps, le glas du capitalisme débridé.
Un malheur, dit-on, ne vient jamais seul, mais ce qu’on omet d’ajouter, c’est qu’un désastre est forcément le résultat de pratiques abusives, de politiques indignes, la conséquence de pièges tendus sans discernement et dont les poseurs deviennent les principales victimes. Un engrenage effroyable qui s’est déclenché un certain 11 septembre et dont continue à pâtir plus d’un pays, plus d’une population.
Admettons-le : face au terrorisme, face à des hommes mus par des haines irrépressibles, par une volonté suicidaire, les démocraties sont nues, démunies des seules armes qui peuvent faire la différence, celles précisément qu’utilisent les nouveaux barbares.
Heureusement, pourrait-on dire, sinon ce serait la loi de la jungle, le chaos total, le reniement de tous les fondements de ce qu’on appelle le « monde civilisé ».
Mais ce « monde civilisé » doit-il, pour autant, tomber dans les compromissions, dans la lâcheté pour préserver ses intérêts ? Doit-il systématiquement céder au chantage parce qu’il n’a pas les moyens de sa politique ?
Pitoyable démocratie tournée en dérision, menée en bateau par un Ahmadinejad plus impérial que jamais, par un Kim Jong-il qu’on disait, hier, à l’article de la mort, flouée par un Bachar el-Assad plus arrogant que jamais. Mais ne l’oublions pas : Kadhafi avait déjà donné le ton et planté sa tente en plein cœur de Paris sous les yeux attendris de Sarkozy. Comme pour la Syrie quelques mois plus tard, les contrats juteux en Libye étaient, dès ce moment, à portée de main.
Vous avez dit démocratie ? Pathétiques démocraties contraintes de négocier avec les flibustiers des temps modernes, de verser des rançons aux pirates des mers qui infestent le golfe d’Aden et l’océan Indien, pitoyables démocraties incapables de s’entendre sur une politique commune, une stratégie radicale, pour mettre un terme à cette vaste escroquerie, pour éradiquer le mal à sa racine.

* * *

« La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres », se plaisait à dire Winston Churchill. Un système qui est donc loin, bien loin d’être la panacée à tous les problèmes et que le Liban a façonné à sa mesure : une majorité au pouvoir, une minorité qui peut tout bloquer, en toute légalité, et un État dans l’État qui peut décider de tout et de rien en toute autonomie.
Cela nous a déjà valu une guerre abominable, une « victoire divine » et des règlements de comptes sanglants. L’avenir, lui, est à l’avenant.
Mais au fait, qu’en pense donc le peuple, source et raison d’être de toute démocratie ?

Nagib Aoun


29/9/2008
Article paru dans Makor Rishon et traduit par Objectif-info.com

Soixante-dix ans après les accords de Munich, l'apaisement et les "concessions du faible"

par Joël Fishman

Cet article est en hommage au professeur Tzvi Ophir de Jérusalem.

 

L'une des images emblématiques de l'histoire de vingtième-siècle montre le premier ministre Neville Chamberlain, à l'aéroport de Heston, agitant triomphalement l'accord de Munich qu'il venait de signer. C'est là qu'il proclama qu'il avait apporté "la paix de notre temps… la paix dans l'honneur". La foule reçut Chamberlain en héros, parce qu'il répondait parfaitement à ses espoirs les plus profonds. Les photographies et les films d'actualité ont immortalisé cette image dans la conscience collective, où s'est aussi incrusté son parapluie omniprésent. Malheureusement, cet accord n'a pas duré longtemps. On l'évoque comme un événement qui a facilité le déclenchement de la deuxième guerre mondiale. L'historien sioniste contemporain, Sir Louis Namier, décrivit ainsi l'épisode :

L'Europe a été stupéfaite quand à Heston, au moment où il quittait son avion, Chamberlain a agité son "traité" avec Hitler comme l'aurait fait un chasseur d'autographe ravi, en disant "voici un document qui porte bien son nom". Comment la confiance, la joie, et le triomphe de Chamberlain pouvaient-ils être authentiques ? .... C'était un habile manœuvrier, ignorant, et entêté; et il a eu la capacité de s'abuser lui-même autant que ses profonds instincts et ses buts l'exigeaient, et d'abuser également ceux qui avaient choisi d'être abusés.


Cette année, Rosh Hashana tombe le mardi 30 septembre, qui est aussi le soixante-dixième anniversaire des accords de Munich. Neville Chamberlain, Adolf Hitler, Édouard Daladier, et Benito Mussolini les signèrent juste après minuit le dimanche 30 septembre 1938. Ces accords ont transféré à l'Allemagne les Sudètes, une région frontalière fortifiée habitée par une minorité germanophone (ainsi qu'un bon nombre de Tchèques) que les Nazis avaient incitée à déclencher une sédition contre le gouvernement tchèque. Cette réunion s'est déroulée sous une menace de guerre, et aucun représentant tchèque n'était présent. Pour aggraver la situation, la France, qui avait un traité d'alliance avec la Tchécoslovaquie, trahissait son partenaire.

Munich était un arrangement aux termes duquel les plus grandes puissances démocratiques d'Europe, la Grande-Bretagne et la France, imposaient au nom de la paix des renoncements mortels à un petit État. Elles ont forcé la Tchécoslovaquie à faire "des concessions territoriales" afin d'apaiser un agresseur, mais l'agresseur, l'Allemagne nazie, viola promptement l'accord et en mars 1939, engloutissant l'État de Tchécoslovaquie tout entier. Après avoir digéré les concessions que l'Angleterre et la France avaient imposées à d'autres, Hitler n'a pas cessé de formuler de nouvelles revendications. Cet épisode montre le coût élevé d'une politique dénuée de moralité aussi bien pour les grands pays qui s'y engagent, que pour les petits auxquels ils imposent des sacrifices suicidaires.

Martin Gilbert, biographe de Churchill et historien, a expliqué dans les années 60 que "l'apaisement était enracinée dans la croyance que la nature humaine ne pouvait pas être entièrement envahie par le mal, que la situation apparemment la plus dangereuse qui soit pouvait même être améliorée, et que le politicien le plus brutal pouvait être tempéré si on le traitait avec le respect.". Ce qui n'était pas moins important, c'est que les avocats de l'apaisement espéraient éviter la guerre grâce à ce qui était essentiellement une transaction commerciale, l'utilisation d'un territoire qui ne leur appartenait pas pour acheter la paix et la tranquillité.

Frank McDonough, un historien de l'Université de Manchester, a reproduit une citation d'un document du Foreign Office de 1926 qui révélait comment cette élite en charge d'élaborer la politique voyait la place de la Grande Bretagne dans le monde : "nous avons tous que nous voulons, et peut-être plus. Notre objectif unique est de conserver ce que nous souhaitons, et de vivre en paix… Le fait est que dans n'importe quel coin du monde, la guerre et les bruits de guerre, les différends et les frictions, provoquent des pertes et sont défavorables aux intérêts commerciaux britanniques… quelque soient les résultats d'une perturbation de l'état de paix, nous serons perdants." Selon cette conception, la Grande-Bretagne était une puissance "satisfaite", pour laquelle il n'était pas recommandé d'assumer un rôle de direction du monde. Du fait de cette vision prudente et de l'importance des intérêts en jeu, l'idée d'apaisement était infiniment attirante.

Chamberlain, un homme d'affaires qui avait une grande confiance en lui-même, ne connaissait pas l'histoire de l'Europe et les particularités de ses différents peuples. Il s'était fermement assuré le contrôle de la politique étrangère britannique et il maîtrisait l'information diffusée auprès du public. C'était particulièrement dangereux, parce qu'il surestimait ses capacités sans parvenir à circonscrire les dangers inhérents aux méthodes utilisées par Hitler ni mesurer les coûts moraux de sa soumission à son chantage. Comme c'est fréquemment le cas, l'ignorance personnelle se manifestait par un excès d'optimisme.

Pendant les décennies, les historiens révisionnistes ont écrit que Chamberlain était "très volontaire, compétent et clairvoyant." Selon eux, il fallait en réalité imputer le déclenchement de la seconde guerre mondiale aux dures obligations du Traité de Versailles que les alliés victorieux imposèrent à l'Allemagne au terme de la première guerre mondiale. En dépit de cette nouvelle théorie et de l'ouverture des archives, les grandes questions historiques liées à cette grave erreur de jugement hantent le présent. Comment a-t-il été possible que Chamberlain ne saisisse pas les intentions de ses ennemis ; comment a-t-il pu ne pas sentir le danger qui se présentait devant lui ; et pourquoi a-t-il fait confiance à Hitler ?

Les contemporains de Chamberlain ont essayé de répondre à cette question. L'un de ces derniers était le Premier Lord de l'Amirauté Duff Cooper qui écrivit que le plus grand défaut personnel de Chamberlain était son manque d'imagination. Cooper, qui était membre du cabinet de Chamberlain et qui démissionna après les accords de Munich, nota que "Chamberlain… manquait de l'expérience du monde, et il manquait aussi de cette imagination qui peut suppléer aux lacunes de l'expérience. Il n'avait jamais évolué dans le grand monde de la politique ou de la finance, et le continent européen était un livre qu'il n'avait jamais ouvert. Il avait réussi comme Lord-maire de Birmingham et pour lui les dictateurs de l'Allemagne et de l'Italie ressemblaient aux Lord-maires de Liverpool et de Manchester, qui pouvaient appartenir à différents partis politiques et avoir des intérêts différents, mais qui ne pouvaient que désirer le bien-être de l'humanité et être des hommes fondamentalement convenables comme il l'était lui-même. Cette idée profondément fausse se trouvait à la racine de sa politique et elle explique ses erreurs."

Chamberlain croyait que le monde était à son image et il a réellement cru qu'Hitler était au fond de lui-même aussi correct que lui. Par conséquent, il désirait le regarder les yeux dans les yeux, lui parler d'homme à homme, et obtenir son engagement personnel. Chamberlain, qui voyait le problème en termes personnels, n'a pas pris garde au message de faiblesse qu'il envoyait à Hitler. Ses efforts ont consolidé la position de Hitler en Allemagne à un moment où ses généraux s'opposaient à l'invasion de la Tchécoslovaquie. Hitler, pour sa part, parlait avec mépris de Chamberlain comme d'un imbécile. (Il l'a littéralement qualifié "d'abruti," "Der Arschloch.")

Dans son discours du 5 Octobre 1938 à la Chambre des Communes, Winston Churchill a expliqué que Chamberlain n'avait pas saisi la véritable question en jeu, celle de la moralité et de la justice : "Il y a beaucoup de gens, qui croient sans doute honnêtement qu'ils n'ont fait que trahir les intérêts de la Tchécoslovaquie. Mais je crains fort que nous ayons à constater que nous avons profondément compromis, et peut-être mis en danger de façon fatale la sécurité et même l'indépendance de la Grande-Bretagne et de la France....Nous avons subi une défaite sans faire la guerre...."

Il n'est sans doute pas politiquement correct de faire un parallèle avec la situation actuelle mais l'exercice mérite quand même une certaine attention. Le 12 septembre 1938, dans son discours de Nuremberg, Hitler fit une comparaison explicite entre les Allemands des Sudètes et les Arabes palestiniens : "je n'ai absolument aucune intention qu'ici, au cœur de l'Allemagne, il soit permis à une seconde Palestine de voir le jour. Les pauvres Arabes sont sans défense et abandonnés. Les Allemands de Tchécoslovaquie ne sont pas sans défense ni abandonnés, et les gens doivent prendre note de ce fait." Ainsi, si l'on compare le destin amer des Allemands des Sudètes à celui des Arabes de Palestine dans les débats d'aujourd'hui, on se rattache légitimement de ce discours. C'est Hitler qui a fait la comparaison. Beaucoup d'Allemands des Sudètes vivent maintenant en Bavière, et ils ont pour l'essentiel reconstruit leurs vies et accédé à l'aisance financière en travaillant dur. Ce groupe est bien organisé politiquement et il exprime énergiquement sa revendication d'un retour, mais il semble qu'il existe une reconnaissance internationale tacite mais claire des raisons pour lesquelles les successeurs de la Tchécoslovaquie ont fermement refusé de permettre à cette minorité de vivre parmi eux.

Ces derniers temps, la proposition connue sous le nom de "la terre contre la paix," porte des marques de contagion du compromis original fondé sur l'apaisement. Cependant, là où un tel processus s'est mis en place insensiblement, la réalité peut être habilement dissimulée. Par exemple, dans leur désir d'obtenir les faveurs du monde arabe, les principales puissances occidentales ont forcé Israël à faire toutes sortes de concessions unilatérales. La méthode est identique à celle de l'apaisement dans les années 30 où un train de concessions était suivi de nouvelles demandes. Le processus peut sembler moins intense en l'absence d'une menace directe de guerre comme en 1938, mais quand le 4 octobre 2001, le premier ministre Sharon a soulevé ce parallèle dans son discours célèbre de Tchécoslovaquie, l'administration de Bush l'a publiquement réprimandé, sans ménagement.

Bien que beaucoup ait été écrit sur le sujet et que de nouvelles contributions seront encore apportées, nous pouvons observer aujourd'hui ces travers humains qui ont mené il y a soixante-dix ans à la tentative désastreuse de Munich d'acheter la paix par les "concessions du faible." Parmi eux : un manque d'imagination, de l'aveuglement, la négation du péril, l'ignorance de l'histoire et un optimisme exagéré.




28/8/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Têtes d’affiche

Ils enlaidissaient tant et plus nos villes, lesquelles déjà ne sont guère des modèles d’esthétique urbaine, tous ces portraits, calicots et affiches politiques que l’on nous promet de supprimer enfin. Ils achevaient de défigurer en outre nos vertes campagnes, passablement envahies par la marée de sacs de plastique. Pire encore, ils étaient source permanente d’accrochages souvent armés, parfois mortels, entre citoyens.

Car dans le Liban du troisième millénaire, ce Liban qui, du haut de ses traditions démocratiques, jette un regard condescendant sur ses voisins régis par l’arbitraire, il se trouve encore des exaltés prêts à se faire tuer pour l’honneur et l’intégrité iconographiques de leur chef ou de leur parti : une chance qui n’est certes pas donnée aux habitants de Pyong Yang ou Damas par exemple, où l’effigie du leader bien aimé ne souffre, elle, aucune concurrence depuis des temps immémoriaux.

Entamée dès hier dans certains quartiers de la capitale, cette opération murs propres, fruit d’une amorce de réconciliation entre le Courant du futur et le Hezbollah, est naturellement la bienvenue. Et elle le sera encore plus le jour où, après la galerie de vedettes locales et rivales, viendra le tour de ces portraits géants de chefs étrangers – tant religieux que politiques – qui bordent, depuis des années, la route de l’aéroport international de Beyrouth (bien Beyrouth-Khaldé et non Téhéran-Mehrabad, comme pourrait le croire le voyageur non averti). Mais n’est-on pas voué, là comme ailleurs, au règne du provisoire ? Et n’entreprend-on finalement de requinquer rues, habitations et poteaux électriques que pour mieux les polluer à l’approche des élections législatives du printemps de 2009, période faste s’il en est pour la guéguerre des affiches ?

À ce sujet, on peut s’interroger sur les incidences électorales que peut avoir cette vague de bons sentiments apparue depuis peu sur la scène politique, et qui a fort heureusement pris le pas sur le langage vindicatif et guerrier. La paix règne dans la maison druze depuis les récentes retrouvailles entre les clans Joumblatt et Arslane. Et le rapprochement druzo-chiite qui a suivi vient d’ouvrir la voie à un salutaire dialogue entre sunnites et chiites. Demeurent à la traîne les chrétiens, toujours prisonniers de leurs contradictions, esclaves de leurs haines tenaces, tant il est vrai que plus la basse-cour se rétrécit comme peau de chagrin, plus les combats de coqs gagnent en férocité : invoquée par l’un de ceux-ci, aussitôt rejetée par les autres, même cette vertu chrétienne par excellence qu’est le pardon n’a fait finalement qu’alimenter la polémique. D’où la mission de la dernière chance menée en ce moment, auprès des protagonistes, par la Ligue maronite.

Pour en rester au plan électoral, c’est aujourd’hui que sera vraisemblablement votée au Parlement la nouvelle loi réglementant le scrutin. Tout se passant comme si l’Assemblée, à peine émergée du long et inconcevable coma que lui avait imposé son propre président, s’était acharnée, ces dernières semaines, à mettre les bouchées doubles au niveau des commissions. Vite fait, bien fait ? Comme toute disposition du genre, la nouvelle loi ne fait pas que des heureux, hélas, et deux ministres se sont même plaints de l’inertie du gouvernement face à un projet beaucoup trop rondement mené et qui laisse place à maintes zones d’ombre.

En tête de celles-ci figure le vote pourtant très attendu des expatriés, qui aura lieu pour la toute première fois lors de la consultation de 2013. D’ici là en effet, c’est la machine étatique tout entière qui devra avoir mis les bouchées doubles et même triples pour gérer équitablement le dossier des Libanais de l’étranger. Entre autres casse-tête, et pour éviter tout effet pervers des suffrages du dehors, l’État devra mettre en place des réseaux consulaires en rapport avec la superficie souvent énorme des pays d’émigration, en rapport aussi avec le volume des formalités d’enregistrement susceptibles d’être traitées. Outre la charge financière considérable qu’implique une telle structure, restera à expliquer par quel prodige sera assurée la régularité du vote, sachant les allégeances contradictoires qui sévissent au sein de diverses administrations.

Au fait, comment vont s’y prendre désormais les candidats en mal de racolage pour étaler, à des milliers d’exemplaires, leurs augustes sourires dans les immensités du Matto Grosso ?

Issa GORAIEB


23/9/2008

DE L'INTERET D'ETRE PRUDENT

 

Une partie de la presse, Le Monde en tête, s'est donné beaucoup de mal, la semaine passée pour affirmer que la dernière agression contre trois jeunes juifs dans le 19e arrondissement était dénuée de motivation antisémite. Notre quotidien vespéral s'est précipité dans un éditorial sidérant pour reprocher aux pouvoirs publics de s'être précipité inconsidérément.

Il n'hésite pas à comparer cette intempestive précipitation à «l'affaire du RER B» dans laquelle, une jeune femme, non juive et mythomane, avait inventé de toutes pièces une agression antijuive à son encontre. Le président Chirac lui avait, on s'en souvient, emboîté benoîtement le pas.

Je ne suis pas le plus mal placé pour considérer  cette comparaison déplacée.

Les trois jeunes juifs – qui m'ont demandé de les défendre – n'ont pas été victimes d'une agression imaginaire. Ils ont, alors qu'ils portaient la kippa et qu'ils sortaient de la synagogue, reçu une volée de projectiles.

Pour ériger en doute le caractère antijuif d'une telle pratique, Le Monde fait observer qu'aucune injure antisémite n'a été proférée. Ce qui est vrai.

Je ne sache pas que les skinheads qui jetèrent jadis en Seine le malheureux Marocain qui s'y noya aient légendé leur acte sans que le journal s'interroge longtemps sur son caractère raciste.

Les trois jeunes victimes feraient partie d'une «bande ethnique» : je déconseille dès lors à tout Juif de se promener dans la rue accompagné. Sauf à être catalogué ainsi.

Pour toute bande, les trois jeunes appartiennent au très placide mouvement religieux Bné Akiva, connu pour sa modération spirituelle et politique.

Reste que l'un des agresseurs arrêtés serait d'origine juive, ce qui a autorisé les sceptiques affirmations qui précèdent.

Notons, en passant, qu'il est rare que nos gazettes s'arrêtent  sur l'origine des délinquants. Mais notons surtout que l'agresseur, connu de la police, s'est manifesté dans les exactions après l'attaque contre les jeunes juifs.

 

En réalité, le pinaillage continue. Toujours le même. Celui qui voulait ne voir que des paumés dans les attaques contre les synagogues pendant l'intifada. Celui qui voulait ne voir que des voyous attirés par l'argent dans la bande des Barbares qui torturèrent à mort Ilan Halimi. Celui qui s'autorisa à présenter mensongèrement comme un délinquant condamné un autre de mes clients, Rudy H., laissé pour mort il y a peu, également dans le 19e.

Le Monde était moins circonspect, ce samedi dernier, dans un article dans lequel il décrétait péremptoirement les Noirs de France davantage victimes de discrimination que ceux d'outre-Atlantique...

 

Si l'on veut me faire dire que l'on peut être agressé dans le 19e sans être Juif. Je le dis sans peine. Mais peut-être que les mêmes prudents pinailleurs pinailleront également sur l'existence d'un racisme anti blanc ou anti français dans certains quartiers ou cités.

Avec ou sans kippa.

 

Gilles William GOLDNADEL

 

18/9/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Révolution psychologique


Un report de plus d’un mois et demi. Les quatorze chefs de file réunis désormais autour du président de la République ne sont manifestement pas très pressés de plancher sur le dossier épineux de la stratégie de défense. Et pour cause : les positions affichées par les deux camps en présence ne laissent transparaître au stade actuel aucune possibilité de convergence sur ce plan.

De façon concomitante au problème explosif de l’arsenal du Hezbollah, c’est toute la question du positionnement géopolitique du Liban et de son rôle dans la région qui est une nouvelle fois posée aujourd’hui. « Une nouvelle fois », car il s’agit là d’un problème récurent dans l’histoire contemporaine du pays du Cèdre. Au cours d’une conférence donnée en juin 1950 à Beyrouth, Georges Naccache relevait, fort à propos, que pour les Libanais de la première moitié du XIXe siècle, « l’histoire, c’était les autres, c’était le Turc, le Français, l’Anglais, le Russe, l’Américain ». Et Georges Naccache d’ajouter : « Ce qui fait l’importance de ce que l’on a appelé en 1943 la révolution de l’indépendance, c’est que celle-ci a été une révolution psychologique : les Libanais ont redécouvert en 1943 que le Liban, ce pouvait de nouveau être eux. »
Plus d’un demi-siècle plus tard, une autre révolution psychologique, la révolution du Cèdre, a permis à une nouvelle génération de Libanais de redécouvrir au printemps 2005 que « le Liban ce pouvait de nouveau être eux », et non pas, cette fois-ci, le Syrien, l’Iranien, le Palestinien, l’Israélien… Mais c’était sans compter le Hezbollah, et accessoirement le CPL, son allié stratégique. Car pour le parti pro-iranien (puisqu’il faut appeler les choses par leur nom), il ne saurait être question d’un désengagement vis-à-vis de l’axe irano-syrien au profit de la seule « reconstruction de la maison libanaise ». Wilayet el-faqih oblige…
La littérature politique du Hezbollah, les déclarations et discours de ses dirigeants sont à cet égard on ne peut plus clairs, en ce sens que pour les alliés indéfectibles de Téhéran la priorité est à la lutte sans merci contre le camp occidental, même au détriment du bien-être des Libanais. Pas plus tard que mardi dernier, Hassan Nasrallah dénonçait ceux dont « le seul souci est de discourir, d’écrire, de danser ou de faire de la poésie ». Au lendemain de l’élection du président Michel Sleiman, il critiquait également les Libanais « qui ne pensent qu’à se promener le dimanche ». Et pour bien expliciter le contour de son projet politique par essence supranational, le leader du Hezbollah soulignait récemment que son parti entend conserver son arsenal militaire même après la récupération des fermes de Chebaa. Ce que le général Michel Aoun s’est évidemment abstenu de commenter, alors que cette affirmation sabote l’un des principaux fondements du document d’entente Hezbollah-CPL.
Maintenant que le dialogue sur la stratégie de défense a été officiellement lancé au palais présidentiel, il devient plus que jamais impératif de clarifier une fois de plus, sans ambiguïté, le débat de fond, le choix de société, auxquels est confronté le pays. Les Libanais se trouvent en effet aujourd’hui face à l’alternative suivante : mettre sur pied, conformément à la doctrine politico-religieuse du Hezbollah, une société guerrière, dans toute l’acception du terme, avec comme optique une confrontation ouverte, sans horizons, avec les puissances occidentales, afin peut-être d’améliorer la position de l’Iran dans d’hypothétiques négociations géopolitiques avec les États-Unis ; ou bien concentrer tous nos efforts sur la recherche d’un équilibre politique interne, sur la stimulation d’un essor économique et d’un développement social global et intégré.
La première option entraîne le pays dans une aventure qui échappe totalement à son contrôle. Le second choix implique, par contre, de nous désengager des axes régionaux et d’élaborer, précisément, une politique de défense ayant pour seul but de protéger le pays face à d’éventuelles agressions israéliennes, sans pour autant adopter a priori un positionnement offensif et guerrier. Les Libanais méritent bien sur ce plan un long, très long répit après avoir été depuis 1973 les seuls dans tout le monde arabe, avec bien évidemment les Palestiniens, à subir les affres de la confrontation avec l’État hébreu, alors que bon nombre de pays de la région ont soit normalisé, sans complexe, d’une façon ou d’une autre, leurs relations avec Israël ou sont en voie de le faire.
À la faveur du dialogue initié par le président de la République, les partisans du Hezbollah se doivent de prendre la décision historique de s’engager ou non sur la voie d’une « révolution psychologique » similaire à celle de 1943. Il y va dans une large mesure de la préservation des spécificités et du pluralisme du pays du Cèdre.



3/9/2008

La guerre est-elle une chance ?

Titre provocateur, bien sûr, mais allons voir de plus près.
Dans les périodes de guerre, toute une population est plus ou moins directement concernée. La souffrance est inégalement partagée.
Les commentateurs trouvent abondance de matières pour s’exprimer. Ils décrivent les événements sanglants, terribles et destructeurs par nature. L’émotion légitime fait dire que l’ennemi est inhumain et barbare et que, par contre, sa propre cause est juste et défendue avec retenue et dignité.
Les stratèges ont des raisonnements plus professionnels, ils mesurent les forces et les faiblesses de chacun, la puissance, la portée et le nombre des armes, ils observent les alliances des états,   les effectifs et la qualification des combattants, et mille autres choses encore comme les réserves en eau ou l’approvisionnement en énergie. Les généraux préparent la guerre. La guerre est leur métier, une science, un art. Secrètement, ils « rêvent d’en découdre ».
Les économistes ont étudié depuis bien longtemps « l’économie de guerre » dans laquelle apparaissent de nouvelles dépenses, de nouvelles recettes et une industrie spécifique. Ils constatent que l’économie en temps de guerre permet de régler diverses crises et que la science progresse dans de nombreux domaines.
Aucun commentateur, aucun chef militaire, aucun économiste, ni aucun pays n’est visé ici en particulier, mais peut-être pourrait-on les citer tous.
Commentateurs, stratèges et économistes n’ont pas tort et ne sont pas critiquables, mais on voit bien que la recherche de la sortie par la paix des conflits armés nécessitent une analyse complexe ; la victoire militaire ne suffit pas. La littérature apporterait-elle un complément de réponse? Oui, partiellement. Elle foisonne de réflexions sur la guerre et la violence. En voici quelques-unes. Elles ne sont pas toutes démodées au contraire, la patine du temps en fait des paroles de sagesse. Les relire aujourd’hui permettra peut-être d’enrichir l’analyse des conflits actuels, et pourquoi pas, ceux du Moyen-Orient :

Raimondo Montecuccoli (1609-1680), italien, commandant en chef des armées de Leopold I, « Quand les armes sont florissantes, les arts et le commerce fleurissent sous leur ombre, mais dès qu’elles viennent à languir, il n’y a plus ni sûreté, ni force, ni gloire, ni valeur ».
Antoine de Nervèze (c.1570-c.1622), Guide des courtisans, 1606 : « J’entends notre jeunesse murmurer contre la paix. La guerre est une école, un exercice utile à la noblesse pour son accomplissement juvénile, un exutoire à son agressivité ».
Frédéric II de Prusse (1712-1786) : « La guerre élève l’esprit de l’homme, le rend capable de tout entreprendre. Elle est l’appui et le protecteur de la vertu ».
Jean Bodin (1529-1596), “politologue“ français : « Il est bien difficile et presque impossible de maintenir les sujets en paix et amitié, s’ils ne sont en guerre contre l’ennemi ».
Henri, duc de Rohan (1579-1638), Parfait capitaine, 1644 : « La guerre est riche de valeurs ; elle est utile à la jeunesse et garante d’harmonie et de paix civile ».
Jacques Bossuet (1627-1704) : « Seule l’autorité du gouvernement peut mettre un frein aux passions et à la violence naturelle aux hommes ».
Thomas Hobbes (1588-1679), Léviathan : « La condition de l’homme à l’état de nature est une condition de guerre de chacun contre chacun ».
Si ce n’est par la forme venue du passé, ces affirmations ne devraient pas surprendre. Elles sont connues de tous, mais se cachent derrière le voile du quotidien. Leur expression moderne pourrait être formulée ainsi :

La violence est dans la nature de l’homme,
La guerre facilite la cohésion nationale,
La guerre canalise la fougue de la jeunesse,
La guerre favorise le commerce, l’industrie et les arts.

Ainsi, la paix n’est pas seulement le fruit de la victoire par les armes. La paix c’est aussi la lutte contre la guerre et ses avantages. La paix c’est offrir au plus grand nombre plus d’avantages que ceux que la guerre procure à quelques-uns.

Denis Aboab


3/9/2008
Article paru dans Le Monde

Le retour de la guerre

La sanglante embuscade qui a visé les troupes françaises en Afghanistan a rappelé que la guerre est revenue au premier plan de l'histoire des démocraties. Pour la géopolitique comme pour l'économie mondiale, l'été 2008 marque un tournant majeur. Les pays développés basculent dans la récession et le chaos s'installe et la violence prolifère.

Le succès de la Chine dans l'organisation des Jeux olympiques s'inscrit sur fond de déni des libertés individuelles, de nationalisme tourné vers la revanche sur l'Occident, d'impérialisme illustré par la répression du soulèvement tibétain. L'intervention de la Russie en Géorgie, conclue le 26 août par la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie, constitue une nouvelle étape vers la reconstitution du glacis de l'empire soviétique et le contrôle des sources d'énergie et des matières premières d'Asie centrale ainsi que de leurs voies d'acheminement. La démission de Pervez Musharraf débouche sur une crise gouvernementale, accroissant les risques d'implosion du Pakistan qui, du terrorisme au nucléaire, concentre bien des dangers. Les talibans reviennent en force en Afghanistan tandis que l'Iran continue sa conquête de l'atome militaire.

La mondialisation de la violence devance désormais celle de l'économie ou des technologies. Les passions nationalistes et religieuses prospèrent sur le terreau de la fin des idéologies, menaçant comme au début du XXe siècle de supplanter la dynamique intégratrice du développement économique. Le monde multipolaire du XXIe siècle multiplie les risques issus de la combinaison du terrorisme, de la prolifération et des Etats effondrés. Risques touchant à la compétition pour la maîtrise de l'eau, de l'énergie ou des matières premières, aux conséquences du changement climatique, à l'extension des domaines de confrontation à l'espace et au cyberespace - tirs chinois contre les satellites ou cyberattaque de la Russie contre l'Estonie en 2007. Risques générés par la vitesse de transmission et l'interaction des crises, de l'Irak à l'Afghanistan, de l'Iran au Liban, du Kosovo à la Géorgie.

La guerre connaît de nouvelles mutations. Epousant le processus de mondialisation, elle tend à se généraliser en devenant protéiforme. Elle n'est plus le monopole des Etats, mais se privatise sous la pression des communautés, groupes terroristes et organisations criminelles, qui prennent le contrôle de vastes espaces. Elle s'émancipe des règles de droit et d'un système de sécurité collective très affaibli. Elle efface les frontières entre le militaire et le civil : toute guerre est civile dès lors que la population est la cible et l'enjeu prioritaires. Elle se distingue de moins en moins de la paix, car elle est de plus en plus facile à engager mais de plus en plus difficile à terminer, comme le démontrent les conflits du Proche-Orient, de Tchétchénie, d'Irak ou d'Afghanistan. Elle s'installe comme un état endémique.

Force est de constater que les démocraties sont désarmées et impuissantes face au renouveau et à la permanence de la guerre. L'Occident a perdu la maîtrise de la stratégie mondiale qu'il exerçait depuis le XVIe siècle. La bulle nationaliste du néoconservatisme a paradoxalement fait voler en éclats le mythe de l'hyper-puissance des Etats-Unis et a ruiné leur leadership, pour les faire entrer dans une période de puissance relative : l'enlisement en Irak, pendant de la faillite économique et financière, leur interdit de prétendre réassurer seuls la paix et la croissance comme ils le firent au XXe siècle.

L'Europe ne dispose ni de la vision commune ni des moyens d'assurer sa sécurité, et se rassure à bon compte en niant la réalité de la guerre, malgré les tragédies de l'ex-Yougoslavie, et sa vulnérabilité du fait de sa proximité d'avec nombre des zones de crise les plus dangereuses (Balkans, Caucase, Proche-Orient, Maghreb, Afrique), tout comme elle occulte la récession.

Face à l'univers incertain du XXIe siècle qui multiplie les possibilités de surprise stratégique, six principes s'imposent.

1. Les nations et les pôles économiques doivent améliorer leur capacité à résister aux chocs et aux ruptures.

2. Aux démocraties de ne pas rééditer l'erreur de leur division face aux totalitarismes durant les années 1930.

3. Le prochain président des Etats-Unis aura pour responsabilité première de remédier à la faillite financière et diplomatique du néoconservatisme, à commencer par le réexamen de l'engagement en Irak qui se révèle aussi calamiteux que le conflit vietnamien dans les années 1960.

4. L'Europe doit réarmer et cesser d'être un vide de sécurité, avec pour priorités la protection de sa population et des infrastructures essentielles, la surveillance des frontières et la stabilisation de sa périphérie, la coordination du renseignement et la lutte contre le terrorisme.

5. La France a tout à gagner à traduire rapidement en loi de programmation les conclusions du Livre blanc qui répond à la nouvelle donne en promouvant une conception élargie de la sécurité nationale, en érigeant en priorité la connaissance et le renseignement, en basculant vers une logique d'emploi et de concentration des forces, en assurant la cohérence avec la défense européenne et l'OTAN.

6. Citoyen ou dirigeant des démocraties, chacun est invité, au seuil d'une histoire universelle dont rien ne garantit qu'elle sera stable, pacifique ou favorable à la liberté, à méditer l'avertissement lancé par Soljenitsyne : "L'homme qui n'est pas intérieurement préparé à la violence est toujours plus faible que celui qui lui fait violence."

Nicolas Baverez


1/9/2008
Article paru dans l'Orient-Le-Jour


Entre libanisation et hezbollahisation


Lorsque le Courant patriotique libre a signé le 6 février 2006 le « document d’entente » avec le Hezbollah, il a tenu à préciser avec insistance, dans un premier temps, qu’il ne s’agissait là nullement d’une alliance entre les deux formations, mais plutôt d’une sorte de déclaration de principes commune. Et pour faire avaler à l’opinion publique la couleuvre de cette démarche politiquement contre nature, certains cadres du CPL entretenaient l’illusion selon laquelle l’objectif recherché était de stimuler une « libanisation » du Hezbollah, reconnaissant ainsi implicitement l’existence d’un problème sur ce plan. Trop contents de bénéficier ainsi d’une couverture chrétienne inespérée, les dirigeants du parti pro-iranien ont rapidement qualifié leur nouvelle relation d’alliance stratégique, n’hésitant pas à mettre sur le devant de la scène le général Michel Aoun à chaque fois qu’une position tactique quelque peu délicate devait être prise par le 8 Mars.
Emporté par la dynamique implacable enclenchée le 6 février 2006, le chef du CPL n’a pas tardé à placer ses liens avec le Hezbollah sous le label d’« alliance éternelle ». Et la politique étant indubitablement la résultante d’un rapport de force, en guise de libanisation de la formation chiite, c’est plutôt à un étrange phénomène de hezbollahisation du CPL auquel nous avons assisté. La dernière en date des manifestations de cette hezbollahisation a été la réaction du courant aouniste à l’agression caractérisée perpétrée par les miliciens du Hezbollah contre un hélicoptère de l’armée dont le pilote a été abattu. Alors que, à titre d’exemple, l’ancien Premier ministre Sélim Hoss, connu pour ses positions mitigées et prudentes, a adopté une attitude très ferme au sujet de cette attaque, le CPL a entrepris de publier un communiqué particulièrement laconique de quatre lignes, se contentant de déplorer l’incident et de réclamer timidement qu’une enquête soit menée par les autorités concernées, sans faire aucunement mention des circonstances du drame ou de ses auteurs.
Qu’un courant qui était jadis à l’avant-garde de la mouvance souverainiste en vienne à banaliser de cette façon une agression aussi grave que celle de Sejoud, cela ne peut avoir qu’une seule explication, à savoir que ce courant est devenu l’otage, essentiellement électoral, du Hezbollah. D’autant que son chef était commandant de l’armée et que son leitmotiv était précisément la prééminence de l’État et de l’armée face à toute milice ou faction cherchant à imposer un mini-État de fait accompli dans le pays. Un tel leitmotiv n’était-il pas d’ailleurs le prétexte brandi haut et fort (surtout avec force) p