Les conséquences de la démission du chef de la diplomatie iranienne

Mohammad Javad Zarif continue d’assumer les fonctions de ministre des Affaires étrangères de l’Iran après que sa démission a été rejetée par le président Hassan Rohani.

Dans une lettre à Zarif, publiée sur le site officiel de la présidence iranienne, Rohani affirme :« J’apprécie tous vos efforts au cours de votre mandat difficile au sein du ministère des Affaires étrangères sous le onzième et le douzième gouvernement.  Le Guide suprême et moi-même sommes convaincus que vous êtes un homme digne de confiance, courageux et dévoué pour notre cause. Vous avez affronté, en première ligne, les pressions multilatérales des États-Unis. Je pense que votre démission va à l’encontre des intérêts du pays et donc je la rejette. » 

Le président Rohani a ensuite loué les réalisations du ministère des Affaires étrangères au cours des derniers mois et énuméré « les complots des États-Unis à New York (aux Nations Unies), à Vienne (siège de l’AIEA), à Bruxelles (l’Union européenne), à La Haye, à Varsovie (le sommet anti-iranien), à Munich, et d’autres victoires remportées sur la scène régionale et internationale »… Rohani poursuiva les éloges en affirmant : « La joie exprimée par les ennemis jurés de l’Iran, tels que le régime sioniste (Israël), à propos de votre démission est un signe décisif de votre succès et la principale raison que vous devez conserver votre poste de ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran…. Je compte sur vous et avec moi toute la République islamique – et en particulier le Guide – pour poursuivre et persévérer dans votre voie avec courage, tact et héroïsme. Allah se tiendra toujours aux côtés de ses fidèles serviteurs. Nous resterons fidèles jusqu’à la fin, comme nous avons juré de le faire. Je suis convaincu que nous réussirons à surmonter cette étape difficile, avec l’aide d’Allah. »

Rappelons que Zarif avait annoncé sa démission le 25 février 2019 sur Instagram. Le lendemain, le chef de cabinet du président et le porte-parole du ministère des Affaires étrangères ont publié des communiqués selon lesquels Rohani avait rejeté la démission.

Le rejet de la démission de Zarif et le soutien que lui-même et son ministère ont reçu du président ne laissent pas présager un tournant dans les relations entre le ministère des Affaires étrangères et les Pasdarans ni avec les Conservateurs. Ces acteurs influents continuent de promouvoir l’agenda révolutionnaire dans le pays et sur la scène internationale et régionale. Le ministère des Affaires étrangères et la présidence du Conseil poursuivront leur politique contre eux jusqu’à la prochaine crise.

Le message de démission publié par Zarif sur son compte instagram le 25 février 2019

Mohammad Javad Zarif avait annoncé sa démission sans aucune explication. Il espérait qu’elle serve de sonnette d’alarme pour rétablir un statut légal à son ministère.

Le 26 février 2019, le président iranien, Hassan Rohani, avait accordé une interview à la télévision iranienne. Lors de cette émission diffusée en direct, il s’est montré très critique à l’égard des conservateurs iraniens. Sans faire référence à la démission de Zarif, le président Rohani a exprimé la gratitude de l’Iran à Zarif et ses actions pour sauver l’Iran du fardeau des sanctions. « Aujourd’hui, notre ligne de front contre l’Amérique sont notre ministère des Affaires étrangères, la Banque centrale et le ministère du Pétrole ». Il a précisé que la visite surprise effectuée par le président Bachar el Assad à Téhéran, le 25 février 2019, « visait uniquement à exprimer ses remerciements à l’Iran pour son aide contre les rebelles syriens et les groupes djihadistes. Assad avait explicitement remercié le ministère des Affaires étrangères. »

Sur Instagram, Zarif avait exprimé sa profonde tristesse d’avoir démissionné : « Je tiens à exprimer de tout mon cœur mes sincères excuses pour ne pas pouvoir continuer à servir (le peuple iranien) et pour mes échecs au cours de mon service. »

Au départ, certains commentateurs avaient pensé qu’il s’agissait d’un ras-le bol de sa part, une sorte de protestation pour ne pas avoir été invité à des réunions importantes dont celle avec Assad.

Le journal iranien Entekhab  a expliqué que Zarif avait démissionné sur le champ après avoir vu des photos du président syrien Bashir Assad en visite en Iran, photographiées avec le président Hassan Rohani et le guide suprême Ali Khamenei. Il n’avait été invité à aucune de ces réunions. Dans un message adressé à ce journal, Zarif aurait déclaré : « Après la publication de ces photos je n’aurai plus le mérite ni l’honneur de circuler dans le monde diplomatique… ».

Lors de la rencontre entre le président syrien et le Guide suprême iranien, on pouvait apercevoir Qasem Soleimani, commandant des forces al-Qods des Gardiens de la Révolution, et Ali Akbar Velayati, ancien ministre des Affaires étrangères, actuel conseiller des affaires internationales auprès du Guide suprême. L’absence de Zarif est humiliante et témoigne d’un mépris flagrant du ministère iranien des Affaires étrangères au sein du pouvoir iranien.

Bachar al-Assad en visite en Iran rencontrant Qasem Soleimani (à gauche) et le président Hassan Rohani

Plusieurs membres du parlement (le Majlis) ont tenté d’empêcher la démission de Zarif et ont signé une pétition à cet effet. Des députés conservateurs pragmatiques et réformistes ont demandé à savoir pourquoi Zarif avait été exclu lors de la réunion avec Assad et ont averti que son départ nuirait à l’État et ne ferait que réjouir les ennemis du pays. Ali Najafi Khoshrudi, porte-parole de la Commission des Affaires étrangères et de la Sécurité nationale, a déclaré : « Les législateurs rassemblent les signatures pour une lettre appelant Zarif à poursuive son mandat. » Les médias ont rapporté que plus de 150 signatures avaient été collectées (plus de membres du Majlis) pour empêcher la démission de Zarif.

Il y a quelques semaines déjà, la presse iranienne avait annoncé que Zarif souhaitait démissionner de son poste et que l’Iran avait l’intention de se retirer de l’accord sur le nucléaire conclu avec l’UE. Le ministre iranien des Affaires étrangères qui avait négocié l’accord était la cible de critiques grandissantes du camp conservateur et de la Garde révolutionnaire. Le directeur du bureau du président Rohani, Mahmoud Vaezi, a ensuite tweeté pour indiquer qu’il s’agissait de « déclarations trompeuses et fausses » destinées à nuire aux intérêts nationaux de l’Iran et appelé les médias iraniens à rester vigilants, en particulier, lorsque le chef de la diplomatie est en voyage à l’étranger (Zarif était en visite en Inde).

Des rumeurs et des informations faisant état de la démission de Zarif ont également été publiées en décembre 2018, à la suite d’un entretien qu’il avait accordé à Khabar, selon lequel « le blanchiment d’argent à grande échelle est devenu une réalité en Iran et beaucoup de gens l’exploitent ». Ces déclarations ont provoqué une vive réaction du camp conservateur et il a même été rapporté que le ministre de la Justice, Gholamhossein Mohseni-Ejei, avait été chargé de réprimander sévèrement ses propos. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Bahram Kassemi, a déclaré que le blanchiment de l’argent avait gravement endommagé l’économie iranienne et devait être réglé. Kassemi avait démenti les informations selon lesquelles Zarif avait l’intention de démissionner.

Zarif lors d’une réunion avec Federica Mogherini et les ministres européens des Affaires étrangères

Cependant, il semblerait qu’il n’y ait pas de fumée sans feu. La présentation par le ministre des Affaires étrangères iranien du « visage souriant et conciliant de l’Iran » pour défendre le maintien de l’Iran dans l’accord nucléaire après le retrait des États-Unis, a provoqué la colère de nombreux membres du camp conservateur iranien et des Pasdarans.

La détérioration de l’économie iranienne à la suite de la réimposition des sanctions américaines, principalement contre le secteur pétrolier, a aggravé les conflits internes en Iran.

Face à la dégradation de la situation économique en Iran, les tensions entre le Bureau du Guide suprême Ali Khamenei et le bureau du président Rohani se poursuivent. Les concessions faites dans le cadre de l’accord nucléaire ne conduisent pas à amélioration de la situation. Lorsque les États-Unis se sont retirés de l’accord, les conservateurs en Iran y ont vu la preuve que l’accord était un échec. Zarif, qui a dirigé la négociation sur le nucléaire et ensuite les pourparlers avec les pays européens pour trouver un mécanisme permettant de contourner les sanctions, est perçu par les conservateurs et la Garde révolutionnaire comme responsable de cet échec. Le gouvernement Rohani dans lequel il siège est également responsable.

Le ministre iranien des Affaires étrangères avait réussi ces derniers mois à servir de tampon entre le gouvernement Rohani, le camp conservateur et la Garde révolutionnaire. Il a essentiellement rempli le rôle joué jadis par le président Akbar Hashemi Rafsanjani, décédé il y a deux ans et considéré comme le critique le plus virulent de l’influence négative des Pasdarans sur l’orientation appropriée de la révolution islamique et sur ses relations avec les pays de la région et sur la scène internationale.

La démission de Zarif aurait pu accentuer encore le différend interne en Iran concernant le maintien de l’accord nucléaire. Cet accord symbolise la poursuite d’un processus qui affaiblit le statut de l’autorité exécutive (le gouvernement Rohani) tout en renforçant les Gardiens de la Révolution et le Bureau du Guide suprême (qui fait office de gouvernement fantoche, d’anciens membres occupant des postes consultatifs).

Mohammad Javad Zarif et le président Hassan Rohani (photo Isna)

Selon la loi, le gouvernement Rohani est censé rester au pouvoir jusqu’en 2021. Cependant, même à l’heure actuelle, des appels à la démission du gouvernement ont été lancés. Il n’est pas clair si une prochaine démission éventuelle de Zarif, qui est un aveu d’échec de la politique de conciliation à l’égard de l’Occident, serait une tentative de l’utiliser comme bouc émissaire dans la crise économique et les tensions internes qui frappent l’Iran.

En ce 40e anniversaire de la révolution islamique, l’Iran se trouve à la croisée des chemins. Cherche-t-il à changer de politique sur la scène régionale et internationale, comme l’aurait espéré Zarif, qui dirigeait la tendance à la conciliation malgré les difficultés ? Zarif était très déterminé dans son attitude malgré les problèmes internes. Il se heurtait aux critiques des Pasdarans et aux difficultés à légiférer au sein du Groupe d’action financière (GAFI),les échanges avec l’Europe, ainsi que l’implication des services de renseignement iraniens dans l’assassinat des opposants au régime en Europe. À l’étranger, Zarif a dû faire face au retrait des États-Unis de l’accord nucléaire et aux difficultés rencontrées pour négocier un mécanisme avec l’Europe pour contourner les sanctions.

Les déclarations de l’armée et des dirigeants iraniens concernant les interventions en Syrie, au Yémen et au Liban, la recherche nucléaire et les missiles balistiques, l’aide aux organisations terroristes palestiniennes, et même l’intensification de ses tentatives de subvertir les États du Golfe pourraient conduire à un conflit entre l’Iran et les États-Unis.

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a déclaré suite à la démission de Zarif : « De toute façon, Zarif et Rohani ne sont que des dirigeants de mafia religieuse corrompue. Notre politique n’a pas changé : le régime iranien doit se comporter comme un pays normal et respecter son peuple. »

Michael Segall

 


Pour citer cet article

Michael Segall, « Les conséquences de la démission du chef de la diplomatie iranienne », Le CAPE de Jérusalem, publié le 28 février 2019 : http://jcpa-lecape.org/les-consequences-de-la-demission-du-chef-de-la-diplomatie-iranienne/

Illustration : Mohammad Javad Zarif (AP Photo/Ronald Zak)

NB : Sauf mention spéciale, toutes les illustrations sont libres de droits.

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