Le mutisme de Nasrallah est-il opiniâtre ?

Depuis le déclenchement de l’opération Bouclier du Nord, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, s’enferme dans son mutisme.

A première vue, l’absence de réaction de sa part semble très surprenant. En effet, Israël considère que la découverte des tunnels est un coup dur porté à la stratégie du Hezbollah. 

La milice chiite avait l’intention de prendre Israël par surprise en utilisant les tunnels d’attaque pour envahir une partie de la Haute Galilée, entraînant une guerre ouverte et totale contre l’Etat juif.

Pour l’heure, du fait de raisons tactiques et d’autres toujours mystérieuses, le Hezbollah, satellite de l’Iran, a choisi de s’abstenir de tout commentaire important. Il a préféré réagir par une campagne de presse arrogante visant à ridiculiser Israël.

La proximité de la frontière et les travaux du génie de Tsahal effectués au grand jour sont surveillés à la loupe par l’organisation terroriste libanaise comme le démontrent les images prises du côté libanais, diffusées quotidiennement sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux.

Le Hezbollah a sûrement été surpris par la découverte des tunnels. Il concentre tous ses efforts pour révéler les sources qui ont permis à Israël de lancer cette opération, et de connaître à la perfection son plan de guerre stratégique et son réseau complet des tunnels d’attaque. Soulignons que ces tunnels ont coûté au Hezbollah des années entières de travaux pénibles sous terre et dans la roche dure libanaise ainsi qu’un investissement de plusieurs millions de dollars. La milice chiite tente aussi de comprendre pourquoi ce moment a été choisi pour lancer ces jours-ci une offensive diplomatique israélienne et expliquer les implications de la découverte des tunnels d’attaque dans le contexte libanais et régional.

Cela dit, il ne fait aucun doute que Nasrallah choisira de commenter ces événements à la première occasion. Très probablement, il se vantera comme d’habitude, et dira que le Hezbollah a dans son arsenal de nombreuses surprises à dévoiler, qu’Israël ignore encore. Il en connaîtra les conséquences lors d’un prochain affrontement militaire et le jour où il osera lancer une attaque sur le sol libanais.

 

La stratégie du Hezbollah

En réalité, bien au-delà de la frontière israélo-libanaise, le Hezbollah est préoccupé par son propre avenir dans le pays du Cèdre. Actuellement il mène une bataille cruciale pour le contrôle des infrastructures libanaises. La milice chiite a été impliquée fortement dans la guerre civile en Syrie et la majorité de ses troupes sont de retour au Liban. Le prochain grand projet du Hezbollah est de développer une nouvelle stratégie pour prendre le contrôle du gouvernement libanais et transformer le Liban en territoire propre au Hezbollah. Il est préférable d’avoir beaucoup plus de bulletins de vote, une forte influence sur le terrain et l’échiquier politique que de ramasser des balles perdues.

En fait, lors des élections parlementaires de mai 2018, la coalition du Hezbollah a remporté 80 sièges sur les 128 existants au Parlement. Cependant, en raison de la répartition confessionnelle des postes de responsabilité de l’État, le principal perdant, le leader sunnite Saad Hariri, a curieusement été nommé Premier ministre de transition afin de former un nouveau gouvernement.

Bien que sept mois se soient écoulés depuis, Hariri n’a pas été en mesure de former un gouvernement, principalement en raison d’obstacles soulevés par le Hezbollah. Selon la coutume, le gouvernement libanais est un organe composé de 30 ministres. Le bloc gagnant au Parlement obtient 15 portefeuilles, l’opposition 10 et les cinq autres sont choisis par le président de l’Etat. Jugeant la répartition injuste, le Hezbollah a réclamé deux portefeuilles supplémentaires afin de représenter les six membres du Parlement sunnites pro-syriens (donc également du Hezbollah), bouleversant ainsi le subtil équilibre existant aujourd’hui dans la formule 15 + 10 + 5.

Plusieurs propositions de composition alternative du gouvernement (telles que 18 portefeuilles, 24, etc.) ont été rejetées par les deux parties. Le Hezbollah a tenté de faire pression sur le président Michel Aoun pour qu’il annule sa décision de nommer Hariri au poste de Premier ministre par intérim, en demandant au Parlement de voter en faveur d’un autre candidat, plus proche au Hezbollah. Au départ, Aoun était tenté d’adopter la motion du Hezbollah, mais il s’est rétracté au dernier moment, car il avait pris conscience de ses énormes conséquences sur l’échiquier politique libanais, et sur l’avenir des relations avec l’Arabie saoudite. Le prince héritier Salman soutient Hariri, tandis que le Hezbollah est soutenu par l’allié iranien, féroce adversaire des Saoudiens.

 

L’instabilité gouvernementale et ses enjeux

Le Liban se trouve actuellement dans une situation très grave et explosive en raison de l’instabilité gouvernementale.

La tension monte chaque jour d’un cran entre les différentes minorités au risque de pouvoir déclencher une nouvelle guerre civile, en particulier entre musulmans sunnites et chiites. Plusieurs incidents risquent en effet de provoquer des confrontations entre toutes parties.

Début décembre 2018, une convocation judiciaire d’un ancien parlementaire druze, WishamWaheb, vivant dans la petite localité de Jahiliyah, pour avoir blasphémé le père de l’actuel Premier ministre, Saad Hariri, s’est achevé par l’assassinat du chauffeur.

Une réconciliation spectaculaire s’est produite dans le camp chrétien entre Samir Geagea, chef des forces libanaises (milice chrétienne), et la famille Franjieh. Rappelons qu’en 1978, Geagea avait pris d’assaut le manoir des Franjieh à Ehden, une ville située dans le nord du pays. Dans cette bataille ses milices ont tué Tony Franjieh, son épouse et sa fille. Tony Franjieh était le fils de l’ancien président libanais Sulaiman Franjieh. Ce dernier avait demandé en 1976 à l’armée syrienne d’intervenir dans la guerre civile, alors que le camp chrétien était en détresse et allait être vaincu par l’OLP et les forces progressistes de la Gauche libanaise. Suite à l’assassinat de Tony Franjieh, le parti des Phalanges fut chassé de la région et depuis lors il lui est interdit de pénétrer dans les zones considérées comme relevant du contrôle du clan Franjieh.

D’autre part, le Liban est tellement endetté qu’il est incapable de rembourser ses emprunts. Sa dette nationale se situe au troisième rang mondial : 81 milliards de dollars, soit 152% de son produit intérieur brut. L’engagement de donateurs étrangers à fournir une aide financière de 11 milliards de dollars, pris lors de la Conférence de Paris en avril 2018, ne peut être honoré en raison de la situation politique et économique très précaire.

Les militants des partis politiques sont descendus dans la rue pour exprimer leur désapprobation et leur mécontentement face à l’impasse de la situation politico-économique.

Le Liban souffre également de la présence de réfugiés syriens, qui représentent aujourd’hui plus de 25% de sa population. Il n’a pas réussi à convaincre ces réfugiés à rentrer chez eux.

L’infrastructure interne est en train de s’effondrer. En plus des coupures d’électricité chroniques, des gigantesques déchets d’ordure sont amassés dans chaque coin de rue de Beyrouth en raison de la carence des services municipaux.

 

Conclusion

Dans ce contexte explosif, Israël a accusé le Liban de violer la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations-unies en permettant au Hezbollah de creuser des tunnels d’attaque transfrontaliers en territoire israélien. Israël a déclaré que le gouvernement libanais en était responsable et en subirait toutes les conséquences. L’Etat libanais est conscient qu’il pourra donc devenir une cible directe si un conflit militaire était déclenché entre Israël et le Hezbollah.

Il semble dans ce contexte intérieur et régional que le Hezbollah ne préfère pas s’aventurer dans une nouvelle guerre contre Israël. Le moment n’est donc pas opportun alors que le Liban est à la croisée des chemins, dans sa lutte pour sa stabilité. Le chaos au Liban ne sert ni les intérêts du Hezbollah ni de l’Iran. Par conséquent, l’arène principale du Hezbollah reste à l’intérieur du pays pour justement dominer la politique libanaise. Une fois que cela sera réalisé, il sera plus facile pour le Hezbollah d’affronter militairement Israël.

Cependant, si Israël « viole » la souveraineté libanaise, en détruisant par exemple des tunnels d’attaque du côté libanais de la frontière, l’escalade militaire avec le Hezbollah sera inévitable.

Jacques Neriah

 


Pour citer cet article 

Jacques Neriah, « Le mutisme de Nasrallah est-il opiniâtre ? », Le CAPE de Jérusalem, publié le 20 décembre 2018: http://jcpa-lecape.org/le-mutisme-de-nasrallah-est-il-opiniatre/


Illustration de couverture : Des soldats de Tsahal mettent au jour des tunnels d’attaque du Hezbollah débouchant, depuis le Liban, dans des villages israéliens (Tsahal, décembre 2018)

NB : Sauf mention, toutes nos illustrations sont libres de droit.

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