La terre a tremblé au Moyen-Orient

wikipedia-jacquesLe Moyen-Orient change rapidement de mains et de visages.

Depuis le fameux Printemps arabe, cette région est secouée par des changements dramatiques et imprévus qui façonnent totalement l’échiquier géopolitique.

Tandis que les Etats-Unis refusent d’envoyer des troupes sur le champ de bataille, la Russie de Poutine engage, elle, ses forces pour défendre le régime alaouite en ruines. Depuis le début de l’intervention militaire russe en septembre 2015, l’armée de Bachar el-Assad et ses alliés stratégiques ont réussi non seulement à stabiliser le régime, mais ils ont reconquis des positions stratégiques perdues.

L’Irak est plongé dans la quête de sa propre identité. Un an et demi après la création de l’Etat islamique (Daesh) et la prise d’assaut de la zone de Mossoul, le régime de Bagdad tente de récupérer ce vaste territoire des mains d’Abou Bakr el Baghdadi, le calife de l’Etat islamique.

L’étau se resserre autour de l’Etat islamique et les raids des Russes et de la coalition militaire occidentale dirigée par les Etats-Unis infligent quotidiennement de nombreuses pertes aux combattants de Daesh.

Cinq ans après la chute du président Moubarak, suivie d’une courte présidence de Mohamed Morsi, membre de la confrérie des Frères musulmans, l’Egypte du Maréchal Sissi se bat pour retrouver une certaine stabilité. Jamais dans son histoire moderne le pays des pharaons n’avait connu une telle succession d’événements tumultueux.

Cinq ans après l’explosion du soi-disant « Printemps arabe », le Moyen-Orient est toujours plongé dans la crise et ressemble à un volcan après éruption.

La question est de savoir que deviendra dans quelques années le Moyen-Orient ? Il ne serait pas aventureux de dire que nous serons confrontés à une nouvelle donne géopolitique, à une nouvelle carte avec un retour à des entités anciennes et à de nouvelles formations et alliances.

Cinq ans après l’explosion du soi-disant « Printemps arabe », le Moyen-Orient est toujours plongé dans la crise et ressemble à un volcan après éruption. La terre brûle encore et la lave détruit tout sur son passage.

Aucun observateur n’aurait imaginé un scénario aussi chaotique : une guerre fratricide entre Arabes, sunnites contre chiites, la désintégration des Etats-nations, des alliances changeantes, une intervention militaire occidentale et russe, une intervention arabe (Arabie Saoudite, Qatar), une Turquie aux abois face à la Russie et à ses conflits locaux, la domination de la Russie et le déclin rampant de l’influence des Etats-Unis, la répression des rébellions internes, la persécution et la disparition des communautés chrétiennes, la montée en puissance de l’Islam radical et djihadiste, et les guerres civiles féroces qui font rage en Irak, en Syrie, au Yémen, en Libye et au Liban avec leurs centaines de milliers de victimes, leurs villes fantômes, les millions de déplacés et les centaines de milliers de réfugiés dans les pays étrangers.

La Syrie et le régime d’Assad  

Il y a quelques mois seulement, en septembre 2015, Bachar al-Assad était sur le point de perdre la guerre contre les rebelles soutenus par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Les rebelles se trouvaient déjà à proximité du bastion alaouite d’Assad, dans la périphérie de Lattaquié.

Assad était en train de perdre également la partie syrienne du plateau du Golan à l’Armée syrienne libre et aux différentes factions djihadistes. Même autour de la capitale Damas, il semblait que le siège des rebelles se renforcerait. Et voilà que du jour au lendemain, tout bascule en sa faveur, comme par un coup de bâton magique, les Russes débarquent avec leurs alliés, le Hezbollah et les forces des Gardiens de la Révolution iranienne. Le régime d’Assad qui semblait agoniser se renforce soudain et se permet de négocier en position de force.

Toutefois, il est à préciser qu’Assad contrôle à peine 30 à 40% de la République syrienne telle que nous la connaissions. Assad est à la merci de ses sauveurs et son régime est totalement dépendant de Moscou et de Téhéran. Sa liberté de manœuvre est quasiment nulle. Il est aussi clair que dans tous les scénarios, la Syrie ne reviendra plus le fer de lance de l’arabisme au Moyen-Orient.

Moscou et Téhéran sont devenus les garants du régime alaouite. Cependant, il serait intéressant de voir quelle sorte de partenariat émergera entre les deux alliés, et quand cette alliance éclatera s’ils devront confronter leurs intérêts politiques.

Soulignons que l’intervention militaire russe a épargné une nouvelle guerre civile au Liban. En effet, les raids aériens russes et les combattants du Hezbollah ont stoppé l’avance des djihadistes vers le port de Tripoli. Ils ont réussi à désamorcer une situation fragile qui aurait pu dégénérer en une guerre totale entre sunnites et chiites dans le pays du Cèdre.

Toutefois, cela n’a pas résolu le blocage dans la réforme constitutionnelle et politique du Liban. Le Liban n’a plus de président depuis 2014 et l’ensemble du corps politique est paralysé car aucun compromis n’apparaît à l’horizon. Le pays est dirigé par un gouvernement intérimaire et cela pourra durer encore longtemps tant qu’il n’y aura pas de changement spectaculaire dans la répartition égalitaire du pouvoir.

L’Irak  

Un an et demi après la création de Daesh, l’Irak tente de récupérer ses territoires perdus. Avec l’aide des Etats-Unis, de la Russie et de l’Iran, l’armée irakienne a repris deux villes importantes : Tikrīt et Ramadi. Cependant, au nord de l’Irak sont toujours installeés des forces turques, des forces kurdes et une entité territoriale sunnite dirigée par Daesh, à partir de sa capitale Rakka, en Syrie. Il existe également une entité chiite qui se prolonge du nord de Bagdad jusqu’aux frontières avec le Koweït, l’Iran et l’Arabie saoudite au Sud.

Pour l’heure, les dirigeants irakiens sont préoccupés par la destruction rampante du barrage de Mossoul (anciennement connu comme barrage de Saddam Hussein). Mal construit et mal entretenu il est devenu « le barrage le plus dangereux du monde ». Si des mesures draconiennes, à la fois d’ingénierie et sécuritaires, contre la menace terroriste ne sont pas prises rapidement la catastrophe ne pourra être évitée.

Quant aux Kurdes, conscients de la faiblesse du gouvernement central de Bagdad, courtisés et armés par les Etats-Unis et l’Occident, et encouragés par leurs victoires contre Daesh en Irak et en Syrie, ils envisagent un référendum pour proclamer un Etat indépendant. Cette démarche inquiète à la fois les Irakiens et les Turcs.

L’Etat islamique (Daesh)

Les Russes et la coalition militaire occidentale dirigée par les Etats-Unis ont causé de nombreuses pertes à Daesh.

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, évoque le nombre de 20 000 tués sur le champ de bataille. Cela signifie un très lourd tribut pesant sur la structure militaire de Daesh. Cependant, même après avoir perdu les villes de Ramadi et Tikrīt, Daesh est toujours capable de poursuivre ses combats et continuer à se battre en Syrie et en Irak.

Soulignons que Daesh gagne du terrain en Asie, en Inde, en Afghanistan et dans la région nord du Caucase. L’Etat islamique a des militants actifs en Egypte, dans les Emirats du Golfe, et en Afrique du Nord. Le chaos créé par l’intervention occidentale en Libye depuis l’éviction de Kadhafi a contribué à la désintégration de la Libye. Il offre un refuge confortable aux djihadistes d’Afrique du Nord et entraîne désormais la déstabilisation des Etats du Maghreb et du Sahel.

Le nombre de combattants en Libye a déjà doublé. Plus de 5 000 combattants armés ont pour objectif de capturer les installations pétrolières dans la région de Syrte. Cette menace inquiète l’Europe et les Etats-Unis et une intervention militaire occidentale et russe en Libye n’est pas à exclure. Soulignons que la Libye est proche de l’Europe et à une heure seulement de vol de l’Italie. L’Etat islamique profite également de l’afflux de réfugiés vers l’Europe pour infiltrer des terroristes et perpétrer des attaques au cœur des capitales européennes.

L’Arabie saoudite

Voilà déjà un an que l’Arabie saoudite dirige une coalition militaire arabe contre les Houthis au Yémen, mais sans succès majeur en dépit d’une campagne très médiatisée promettant rapidement la fin de la rébellion. Dans ce contexte, il semble donc que la guerre au Yémen va continuer encore plusieurs mois.

Depuis la mort du roi Abdallah et la nomination du prince Mohammad Bin Salman al-Saoud comme ministre de la Défense du royaume, l’Arabie saoudite dirige tous ses efforts pour renverser le régime alaouite d’Assad en Syrie. Riyad arme et finance les rebelles sunnites et tous ceux qui combattent contre la coalition alaouite-iranienne et le Hezbollah.

En réalité, l’Arabie saoudite fait aujourd’hui face à une double menace. La première est dirigée par l’Iran qui utilise la population chiite en Arabie saoudite comme moyen de pression pour déstabiliser le royaume, et la seconde est inspirée par les radicaux sunnites d’Al-Qaïda et de Daesh.

L’Arabie saoudite a ouvertement accusé l’Iran d’ingérence dans ses affaires intérieures et a qualifié l’Iran d’Etat terroriste qui sape la stabilité de la région du Golfe. Rappelons la mort de dizaines de pèlerins iraniens et la disparition de plusieurs responsables iraniens de haut rang qui ont pris part au pèlerinage du Hajj, ainsi que l’exécution par Riyad de 47 chiites accusés de terrorisme, et notamment Nimr al-Nimr, considéré comme le chef spirituel de l’opposition chiite, et enfin les attaques et le pillage de nombreuses missions diplomatiques saoudiennes en Iran, qui ont provoqué la rupture des relations diplomatiques avec Téhéran.

L’Arabie saoudite connaît actuellement une période d’instabilité intérieure sans précédent due à des activités terroristes menées par des recrues saoudiennes qui ont rejoint les forces djihadistes pour déstabiliser le Royaume.

L’Egypte

L’allié principal de l’Arabie saoudite, le président égyptien Abd el-Fattah el-Sissi, se bat aussi pour survivre contre la marée djihadiste. Les Frères musulmans ont réussi à créer un climat de terreur bien que des milliers d’entre eux soient en prison et des centaines attendent leur exécution.

De nombreux attentats sont perpétrés contre des cibles institutionnelles, des fonctionnaires de haut rang, des installations militaires et policières. Deux tentatives d’assassinat contre le président Sissi ont été déjouées à la dernière minute.

Des lois draconiennes ont été adoptées pour limiter la liberté de la presse et le gouvernement adopte une tolérance zéro face à la critique. L’Egypte a replongé dans les premiers jours de 1954 au moment où le colonel Nasser a pris le pouvoir.

Le président égyptien actuel suit la même ligne de conduite et n’en démord pas. Il a engagé son armée pour restaurer la souveraineté égyptienne dans le Sinaï. Dans cette péninsule, les djihadistes locaux (Ansar Bayt el Makdess) ont prêté allégeance à Daesh. Les derniers événements en Libye sont fort inquiétants et l’armée de l’air égyptienne a frappé à plusieurs reprises des bases de Daesh en Libye. Sissi envisage même une opération militaire de grande envergure afin de stabiliser sa frontière occidentale avec la Libye.

La décision de l’Ethiopie de construire un barrage gigantesque sur le Nil inquiète également Le Caire. Sous la présidence de Morsi, certains parlementaires avaient même envisagé de bombarder le barrage.

Le président Sissi se bat aussi pour sa légitimité, en particulier vis-à-vis de Washington qui avait gelé l’aide militaire et économique à l’Egypte. Les Etats-Unis ont retardé la livraison de systèmes d’armes, dont certains étaient essentiels à la lutte contre les djihadistes dans le Sinaï, tels que des hélicoptères de combat Apache et des avions F-16.

Dans ce contexte, Sissi a signé des contrats d’armes avec Moscou et a obtenu de la France des avions Rafale et des frégates.

L’avenir du Moyen-Orient

Cinq ans après l’explosion du soi-disant « Printemps arabe », le Moyen-Orient a radicalement changé. Les Etats-nations se sont effondrés et les forces modérées ont disparu. Elles ont changé d’allégeance, permettant à de nouveaux facteurs d’émerger sans difficulté.

Une grande partie du monde arabe accuse les Etats-Unis d’avoir permis la création de Daesh, en abandonnant ses alliés traditionnels au profit de l’Iran, et d’avoir considéré les Frères musulmans comme une alternative aux Etats-nations laïcs du monde arabe.

Certains même s’interrogent sur la volonté politique de l’administration Obama de diriger la coalition militaire contre l’Etat islamique. La Russie de Poutine a rapidement comblé le vide et se trouve plus apte à remplacer les Etats-Unis. Le succès de Moscou en Syrie est sans doute un autre signe de la faiblesse des Etats-Unis dans cette région du monde.

L’avenir du Moyen-Orient sera conditionné par les événements et les transformations qui affecteront les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite, l’Egypte et Israël.

Dans cette équation, il n’y a pas de place pour Daesh. Tôt ou tard, l’organisation de l’Etat islamique sera détruite. Toutefois, cela ne signifie pas que le djihadisme, l’idéologie salafiste, sera complètement éradiquée. Il existera toujours des cellules et des institutions religieuses qui obtiendront des fonds de l’Arabie saoudite, du Qatar, du Koweït et même du Maroc.

Jacques Neriah


Pour citer cet article : 

Jacques Neriah, « La terre a tremblé au Moyen-Orient », Le CAPE de Jérusalem : http://jcpa-lecape.org/la-terre-a-tremble-moyen-orient/


N.B. : Toutes nos illustrations sont libres de droits.

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