La protestation gronde en Iran

Ces jours-ci, des milliers d’Iraniens manifestent à travers le pays contre le régime islamique des Ayatollahs.

Ils protestent contre la vie chère, la hausse du chômage, la corruption, et contre l’incapacité du gouvernement islamiste à améliorer la situation économique nationale en dépit des promesses faîtes après la levée des sanctions, suite à la signature de l’accord nucléaire.

Ils descendent aussi par milliers dans les rues pour manifester leur désapprobation contre les interventions militaires à l’étranger et le soutien aux organisations terroristes aux dépens du contribuable iranien.

Ces manifestations sont les plus importantes depuis 2009, date de la forte répression qui avait suivi la réélection du président Ahmadinejad. Elles ont éclaté dans la deuxième plus grande ville du pays, Mashhad, puis se sont étendues à d’autres villes, notamment Téhéran, la capitale, ainsi dans la ville sainte de Qom.

Le 30 décembre 2017, de violents affrontements ont eu lieu à l’Université de Téhéran, entre étudiants et la police anti-émeute. Certains manifestants ont été arrêtés et emprisonnés dans la tristement célèbre prison d’Evin.

Les images vidéos transmises sur les manifestations se multiplient chaque jour ; le nombre de smartphones ayant considérablement augmenté depuis 2009 jusqu’à se chiffrer à des dizaines de millions d’appareils. Conscient du phénomène, après plusieurs jours consécutifs d’affrontements violents, le régime des Ayatollahs tente par tous les moyens de supprimer les communications numériques et de contrôler les messages sur les réseaux sociaux principalement sur Facebook, Twitter, et Instagram. L’accès à Internet devient plus compliqué et difficile surtout sur les téléphones mobiles.

Au départ, lors du déclenchement des premières manifestations à Mashhad, le régime iranien a tenté en vain d’empêcher qu’elles ne se propagent à d’autres villes. Il a coupé l’accès à Internet et perturbé les diffusions par satellite des reportages sur les grandes chaînes d’information internationales telles que la BBC et la Voix de l’Amérique.

Une jeune femme brandissant son voile est devenue l’icône des manifestations (Twitter)

Les manifestants ont scandé dans les rues des slogans contre le régime islamique : « Nous ne voulons plus d’une République islamique ! » « Honte à vous, le clergé, quittez la direction de notre pays ! », « Mort au dictateur ! » (Le Guide suprême Khamenei), « Mort au Président Rohani! »,  « Mort au Hezbollah ! »

Les slogans ont également dénoncé l’implication continue et coûteuse de l’Iran dans divers conflits au Moyen-Orient au détriment du peuple iranien : « Oubliez la Syrie et Gaza, pensez à nous ! »

A Shiraz, les manifestants ont déchiré une photo de Qassem Soleimani, commandant de la Force el Qods au sein des Gardiens de la révolution. Cette force soutient et entraîne des organisations terroristes à travers tout le Moyen-Orient, du Yémen à l’Irak.

Yahye Sinwar, le nouveau chef du Hamas à Gaza, a avoué que Soleimani lui avait promis d’apporter toute son aide pour « défendre Jérusalem du joug des sionistes ». Sinwar a précisé dans une interview à Al Mayadeen qu’il a été très impressionné par le profond engagement de Souleimani à la cause palestinienne et à libération de Jérusalem. Un porte-parole du Jihad islamique palestinien a également déclaré que l’Iran avait fourni à l’organisation des demandes d’armes pour poursuive la lutte armée contre les sionistes.

Pour l’heure, il est difficile de savoir qui est derrière ces manifestations. Toutefois, le fait qu’elles aient “spontanément” éclaté à plusieurs endroits suppose qu’elles ont été téléguidées. Jusqu’à présent, les dirigeants des manifestations de 2009, Hossein Moussavi et Mahdi Karroubi, restent muets. Arrêtés à l’époque, ils sont assignés à résidence depuis 2011.

La réaction du régime iranien demeure, pour le moment, confuse. Les revendications et les plaintes des manifestants traversent les camps politiques, et leur protestation est dirigée à la fois contre le Guide suprême et le président Rohani, chef de l’exécutif. Ce dernier est blâmé pour sa politique économique défaillante et son incapacité à traduire l’accord nucléaire par une relance de l’économie après plusieurs années graves et difficiles pour le citoyen iranien.

Les sermons du vendredi en Iran, qui sont d’ailleurs coordonnés avec le bureau du Guide suprême, sont également confus. A Mashhad, le responsable de la prière du vendredi a déclaré que les revendications pour améliorer les conditions de vie paraissaient effectivement « justes », mais il a prévenu que cela ne devait pas conduire à des manifestations de rues. « La sécurité du pays et les problèmes sociaux-économiques » dit-il « ne devraient pas être un outil dans les mains de nos ennemis ». Il a qualifié les dénonciations contre l’intervention de l’Iran en Syrie d’ « irresponsables » et accusé le groupe de résistance Mujahideen Khalq.

Les manifestants brûlent une photo de l’Ayatollah Khomeini (Twitter)

Sous la présidence de Barack Obama, les États-Unis avaient ignoré la vague de protestations de 2009. Obama, comme d’ailleurs la majorité des pays européens, avait aussi ignoré les violations systématiques des droits de l’Homme et l’implication du Hezbollah dans les cartels de la drogue, le nerf des activités du mouvement chiite. L’Administration américaine de l’époque a tenté par tous les moyens de ne pas mettre en péril la signature de l’accord nucléaire avec l’Iran, signé finalement à Vienne le 14 juillet 2015.

L’actuel président américain, Donald Trump, a exprimé son soutien aux manifestants, déclarant que « les régimes oppressifs ne peuvent durer éternellement, le jour viendra où le peuple iranien devra faire face à son propre choix. Le monde observe ! »

Suite à la vague de protestations de 2009, le régime iranien a pris des mesures préventives de grande envergure. Outre la répression violente des rassemblements eux-mêmes, elles comprenaient l’arrestation des principaux activistes du Mouvement vert (certains sont toujours arrêtés), la fermeture des médias réformistes, l’arrestation de journalistes, de blogueurs et autres, l’interdiction de mentionner les noms des dirigeants du « Mouvement vert » dans les médias et des violations continues des droits de l’Homme.

La mort de l’ayatollah Rafsandjani en janvier 2017 va affecter probablement la vague actuelle de manifestations. Rafsandjani, l’un des instigateurs de la révolution islamique avec Khomeiny, était un farouche opposant à l’implication accrue des Pasdarans dans l’économie et l’administration du pays. En 2009, après avoir appelé à la libération des détenus et à la liberté des médias, il avait exprimé son soutien à la « Révolution verte », puis avait été mis à l’écart. Rafsandjani était une sorte de médiateur et un sage. En 2011, il n’avait pas réussi à être élu à l’Assemblée des Experts, mais il a su combler le fossé entre les leaders du régime et la jeune génération et les classes moyennes, malgré l’influence et la montée en puissance des Gardiens de la Révolution islamique.

En l’absence d’un conciliateur et médiateur tel que Rafsandjani, le régime iranien n’hésitera pas à recourir à des arrestations massives en utilisant la Basij – la force paramilitaire des Pasdarans connue pour ses méthodes et répressions brutales.

Même si le régime iranien parvient à réprimer la vague de protestation actuelle, il y en aura sans doute d’autres prochainement. Le peuple iranien aspire à une amélioration de ses conditions de vie, et le régime iranien actuel ne peut y répondre en poursuivant une politique étrangère aventureuse et coûteuse.

Les manifestants honorent la mémoire de Neda Agha-Soltan, étudiante tuée lors de la protestation de 2009 (Twitter)

Géographiquement, la vague de protestation actuelle est plus répandue que celle de 2009, mais elle ne suffit pas à garantir sa réussite ni à renverser ou même à changer le régime, qui n’a pas hésité jusqu’ici à écraser la protestation.

Au cours des dernières années, les Gardiens de la Révolution ont mis en œuvre une stratégie ambitieuse et pris quasiment en charge les principaux centres de pouvoir, notamment toutes les forces de sécurité. Il est clair que les Pasdarans n’abandonneront aucun pouvoir sans participer à une lutte violente pour préserver leurs atouts.

Les dirigeants iraniens ont affirmé que les appels à manifester provenaient de l’étranger notamment des Etats-Unis et Israël.

Le Premier ministre Nétanyahou a rapidement réagi et qualifié les propos du président Hassan Rohani contre Israël de « faux et risibles ». « Contrairement à Rohani, je n’insulterai pas le peuple iranien. Il mérite mieux. Ils sont courageux et affluent dans les rues en quête de liberté, de justice et de droits fondamentaux qui leur ont été refusés durant de nombreuses décennies » a-t-il affirmé.

Les positions prises par l’administration américaine auront un impact considérable sur la suite des événements. Les Etats-Unis devraient limiter leur soutien aux manifestants en exerçant une pression internationale sur le régime iranien pour justement éviter une répression violente des manifestations.

La vague actuelle de protestations a montré une fois de plus que la véritable menace pour la stabilité du régime religieux en Iran était le peuple iranien lui-même. Il a déjà prouvé dans le passé qu’il pouvait renverser un régime qui avait abandonné et ignoré les revendications populaires légitimes.

Sommes-nous témoins du début d’une nouvelle tempête qui balaiera les Ayatollahs du pouvoir ? Il est trop tôt pour le savoir, mais cette fois-ci nous constatons que ce ne sont pas que des étudiants qui manifestent comme en 2009.

La protestation gronde partout, dans tous les secteurs et les camps de la société. C’est en effet cette vaste coalition qui avait déclenché la Révolution islamique en 1979 avec le retour de l’Ayatollah Khomeini.

Michael Segall

 


Pour citer cet article :

Michael Segall, « La protestation gronde en Iran », Le CAPE de Jérusalem, publié le 2 janvier 2018: http://jcpa-lecape.org/la-protestation-gronde-en-iran/

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