L’expansionnisme turc au Moyen-Orient

Ces jours-ci l’armée turque a lancé une grande offensive contre une milice kurde syrienne alliée des Etats-Unis dans le combat contre Daesh.

Le président Trump a exhorté Erdoğan à la retenue et contre toute action qui risquerait de provoquer un affrontement entre les forces turques et américaines. Rappelons que 2 000 soldats américains se trouvent actuellement sur le sol syrien, ravagé par la guerre depuis 2011.

Dans ce contexte explosif, nous constatons que parallèlement à l’hégémonie iranienne dans la région, l’expansionnisme de la Turquie et sa présence militaire au Moyen-Orient gagnent en effet du terrain, et cela inquiète profondément les Etats arabes « modérés », plus particulièrement l’Egypte et l’Arabie saoudite.

Des forces turques se trouvent à l’intérieur du territoire syrien et irakien et seraient mêmes impliquées dans des combats dans la péninsule du Sinaï. Elles se rangent du côté des islamistes contre l’armée égyptienne, tandis que des agents turcs agissent dans le but de déstabiliser le Liban.

En 2014, la Turquie avait déployé un contingent militaire de 4 000 hommes au Qatar et elle vient d’achever la construction d’une base d’entraînement dans la capitale somalienne Mogadiscio. La Turquie a investi plus de 50 millions de dollars pour pouvoir entraîner de 5 000 à 10 000 recrues venues de Somalie et d’autres pays africains.

Souakin, base des « nouveaux Ottomans » sur la mer Rouge (photo Wikimedia)

Le gouvernement soudanais a accepté que la Turquie restaure le port de Souakin, situé sur la côte de la mer Rouge, qui servait autrefois de base navale à la marine ottomane. L’accord fut signé lors d’une visite officielle du président Erdoğan au Soudan en décembre 2017. Le port de Souakin est seulement situé à 60 kilomètres au sud de Port Soudan. Il avait perdu de son importance au moment où le Consul général britannique en Egypte, Lord Cromer, avait ordonné la construction d’un nouveau port, Port Soudan.

Ce récent accord avec la Turquie d’Erdoğan a provoqué un tollé en Egypte et en Arabie saoudite. Les Soudanais sont soupçonnés de livrer des terres arabes aux « nouveaux Ottomans » et le président soudanais fut accusé d’être un traître à la cause arabe.

Cet accord a également eu des répercussions sur le conflit concernant les affluents de l’eau du Nil qui oppose l’Egypte à l’Ethiopie. Jusqu’à ce jour aucune solution adéquate n’a pas été trouvée entre les deux pays rivaux, et, dans ce conflit grave, le Soudan a pris parti pour Addis Abeba. En revanche, Khartoum a réclamé à l’Egypte sa souveraineté sur une zone située dans le triangle de Halaib, et déclaré également illégal le transfert à l’Arabie saoudite par l’Egypte de deux îles situées dans le détroit de Tiran.

La base turque construite en Somalie (Somalia.liveuamap)

Les intentions expansionnistes de la Turquie ne sont pas nouvelles. Rappelons que déjà, en 1974, elle avait envahi et annexé le Nord de Chypre. Toutefois, depuis lors, ses dirigeants successifs ont sous-estimé les capacités de leur armée et ne la considéraient pas comme une véritable puissance militaire régionale.

La montée au pouvoir d’Erdoğan, identifié avec la confrérie des Frères musulmans, puis la guerre civile syrienne, ainsi que l’émergence de Daesh, et avec elle la prolifération des islamistes, ont beaucoup intrigué les dirigeants de la région, déjà secoués par le Printemps arabe. Désormais, les Turcs sont qualifiés, par eux, de « nouveaux Ottomans ».

C’est en février 2015 qu’une première intervention turque est signalée. Elle a débuté par une incursion militaire à une profondeur de 35 kilomètres en territoire syrien.

Le but était de protéger le tombeau de Soliman Shah, grand-père d’Osman 1er, fondateur de l’Empire ottoman, décédé en 1236. Ce monument est situé dans le Gouvernorat d’Alep. La Turquie prétextait que la tombe était en danger et pouvait être saccagée par les terroristes de Daesh engagés dans la lutte contre le régime d’Assad. Soulignons que le site était une propriété de la république turque. Son armée avait gardé un détachement militaire de 40 soldats pour protéger ce lieu, conformément au Traité d’Ankara de 1921, puis celui de Lausanne signé en 1923. Suite à l’encerclement du site par les combattants de Daesh, le 22 février 2015, le gouvernement d’Erdoğan décide finalement de lancer une opération militaire pour évacuer le mausolée et le relocaliser sur un site sécurisé à proximité de sa frontière.

Durant toutes les années de la guerre civile en Syrie, la Turquie a aidé et encouragé les factions rebelles qui combattaient le régime d’Assad. Elle leur a fourni des armes, entraîné leurs troupes, et leur a donné un refuge et un passage libre à travers son territoire. Parallèlement, la Turquie a trouvé le moyen de coopérer avec les protecteurs du régime de Bachar al-Assad, la Russie et l’Iran. Ainsi, la Turquie a réussi à obtenir le feu vert pour intervenir militairement dans la région kurde d’Idlib, située à la frontière sud-ouest commune avec la Syrie.

En août 2016, sous le prétexte de combattre Daesh, les forces turques ont lancé l’opération « Bouclier de l’Euphrate», au cœur du territoire souverain syrien. Elles ont stoppé leur avance à l’ouest de l’Euphrate au moment où elles virent le drapeau américain flotter en territoire kurde sur l’autre rive du fleuve.

Mais Erdoğan n’en démord pas et demeure féroce à l’égard des Kurdes.

En janvier 2018, des forces turques attaquent la ville kurde d’Afrin, fief du parti YPG, considéré tel le PKK comme l’ennemi du peuple.

Ignorant les avertissements américains, français et ceux de l’OTAN, Erdoğan menace de poursuivre de plus belle ses incursions vers l’Est pour éradiquer toutes les zones autonomes kurdes autoproclamées, s’étendant de Kobani à Raqqa.

Erdoğan et Hohani entourant le maître du Kremlin, Poutine, fin 2017 (photo Naharnet)

Curieusement, la Turquie brandit le spectre de l’Etat islamique et du PKK kurde avec les mêmes arguments qu’elle utilisait pour étendre sa présence militaire en profondeur sur le territoire irakien. Rappelons qu’avant la chute de Mossoul, la Turquie avait déplacé un bataillon de chars à l’est de la ville, près du village assyrien de Baashiqa. Ce déploiement a été présenté par les Turcs comme un geste destiné à former des recrues peshmergas kurdes dans leur combat contre Daesh.

A la vieille de la débâcle de Daesh à Mossoul, l’Irak avait demandé à la Turquie de retirer ses forces du territoire irakien. Ankara a conditionné son retrait à l’éradication totale de l’organisation de l’État islamique. Cependant, même après la chute de Mossoul et la défaite de l’Etat islamique, l’Irak a permis aux Turcs de l’aider à isoler l’enclave kurde pour la punir d’avoir osé organiser un référendum sur l’indépendance.

L’armée turque poursuit ses propres ambitions et objectifs politiques dans d’autres régions et pays. Toutefois, contrairement aux interventions turques en Syrie, en Irak, au Liban et en Egypte, la présence militaire turque au Qatar a une tout autre dimension. En vertu d’un accord de défense signé entre les deux pays en 2014, la Turquie avait déployé au Qatar un contingent militaire de 4 000 hommes qui constitue aux yeux de l’émirat arabe une assurance contre toute ingérence de l’Arabie saoudite, mais aussi un moyen de dissuasion contre les intentions subversives iraniennes.

Il ne fait aucun doute que la présence turque présentait un obstacle pour les Saoudiens qui semblaient envisager une incursion terrestre au Qatar, suite aux sanctions imposées également par les pays du Golfe persique.

Dans la marche à suivre, la Turquie d’Erdoğan n’a pas d’alternative face à l’Iran et la Russie, et devant la ferme coalition dirigée par les États-Unis et Israël. Elle tente par tous les moyens de montrer ses muscles militaires essentiellement dans un but précis : faire entendre sa voix et pouvoir influer sur les événements en cours.

Pour l’heure, il semble que sa puissance militaire soit surtout utilisée comme argument dans le débat politique intérieur, face aux adversaires comme face aux alliés.

Jacques Neriah

 


Pour citer cet article :

Jacques Neriah, « L’expansionnisme turc au Moyen-Orient », Le CAPE de Jérusalem, publié le 28 janvier 2018: http://jcpa-lecape.org/l-expansionnisme-turc-au-moyen-orient/


Illustration de couverture : Des chars de l’armée turque arrivent au Qatar, en juin 2017 (capture d’écran Al Jazeera)

NB : Toutes nos illustrations sont libres de droit, sauf mention contraire.


 

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