Haïm Gouri, la voix de la conscience israélienne – Témoignage

Haïm Gouri vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans mais sa voix retentira longtemps encore avec ses poètes, films, et chansons.

Le magnifique hommage rendu par les Israéliens prouve que le peuple du Livre adorait l’homme et son œuvre magistrale.

Des milliers de personnes sont venues au Théâtre de Jérusalem, situé à quelques mètres seulement de son modeste domicile, pour lui dire adieu et prouver leur reconnaissance. Gouri ne jouait pas la comédie et rejetait le théâtre de l’absurde où nous vivons depuis 1948.

Poète, il observait les événements en cours, parfois avec tendresse et rêverie, mais avec l’œil du journaliste qu’il était profondément, il rapporta minutieusement l’actualité brûlante, crûment et sans commentaire. Officier dans les rangs du Palmach puis de Tsahal, il avait combattu avec courage et détermination nos ennemis. Il a vu ses camarades tomber sur le champ de bataille, morts pour la patrie et la survie de l’Etat juif. Il considérait en priorité l’amitié, et la fraternité était son titre de noblesse. D’ailleurs, sa chanson “Reout” deviendra une sorte d’hymne pour les soldats de Tsahal.

Avec sa disparition, nous tournons une page de l’Histoire glorieuse de la renaissance d’Israël. Aujourd’hui, nous sommes en quelque sorte ses orphelins. Il nous avait accompagnés avec dignité dans la joie et la douleur, dans les moments très forts de l’Histoire de notre pays. Il a aussi été celui qui raconta avec émotion le retour des rescapés de la Shoah. Chaque jour dans les pages de son journal, il rapportait les poignants témoignages des survivants des camps de la mort, puis la couverture du tristement célèbre procès d’Adolf Eichmann. Par la suite, il publia un ouvrage sur le procès du bourreau nazi dirigé avec fermeté par les juges de Jérusalem. Il faut dire qu’aucun des écrivains de sa génération n’avait réussi à décrire avec précision les deux mondes, celui de la diaspora et celui d’Israël.

J’ai eu le grand privilège de côtoyer Haïm Gouri, de bavarder avec lui de nombreuses fois, de discuter sur des problèmes d’actualité comme des sujets historiques et philosophiques, et sur le sens des mots hébraïques.  Il m’épatait par son intelligence, son savoir, ses connaissances universelles, son honnêteté intellectuelle, sa patience d’écouter, et je buvais chaque parole de sagesse qu’il prononçait.

Je l’ai connu pour la première fois lors de la guerre des Six-Jours, officier et parolier lors de notre guerre d’Indépendance, il était présent dans tous les états-majors. Les généraux et soldats l’admiraient, le vénéraient et chantaient en chœur ses chansons qui demeurent à ce jour populaires et ancrées dans nos esprits.

Gouri fait partie de notre patrimoine, de notre héritage. Il fut toujours émerveillé par les prouesses accomplies, par le génie juif et la force spirituelle de notre peuple. Il était le premier sabra qui avait connu les survivants de la Shoah et son film les 81 coups est un chef d’œuvre dont j’ai eu le privilège de contribuer à la diffusion dans les salles parisiennes des années 1970.

Je l’admirais particulièrement car il fumait aussi la pipe du même tabac que moi et fréquentait le petit monde des journalistes francophones qui vivait à l’époque à Jérusalem. Francophile, traducteur des grands poètes français, il fut un sabra hors pair qui se distinguait de l’arrogance, des leçons de morale que ses amis intellectuels et écrivains de gauche rabâchaient quotidiennement.

Cet homme affable et franc analysait la situation politique et l’avenir d’Israël avec sincérité et avec un grand amour pour son pays. Il n’avait jamais prononcé le mot « occupation » ou critiqué la conduite des hommes politiques.  D’ailleurs, étant fils de député, il connaissait parfaitement les méandres de la politique et préférait de loin son métier. Certes, conscient de trouver une solution avec les Palestiniens, il comprenait parfaitement que la question est complexe et compliquée et ce n’est pas à lui de donner des réponses ou des solutions rapides comme le font souvent ses collègues. Rappelons qu’après la Guerre des Six Jours, Gouri était membre actif du mouvement Grand Israël fondé avec son alter-ego Nathan Alterman. C’était bien lui qui fut choisi pour négocier avec le Bloc de la foi l’installation de la première implantation en Judée-Samarie.

Ces dernières années, Gouri demeurait un homme bien triste en raison de manque de leadership exemplaire. Il observait avec mélancolie que la société israélienne avait changé, devenue plus extrémiste, plus arrogante, profondément divisée entre laïcs et religieux, entre Droite et Gauche. Il regrettait que les valeurs ne soient plus appliquées avec vigueur, que les parois de l’Etat s’enlisent et que son armature morale s’effrite. Il se révoltait contre le fait que l’égoïsme individuel l’emporte sur les intérêts de l’Etat et de ses citoyens.

La page vient d’être tournée lourdement, les sabras, ceux qui ont fondé le pays, nous quittent l’un après l’autre, ainsi va le monde. Tous demeureront des mentors, un exemple formidable de détermination, de courage, et de camaraderie, celle bien illustrée par les magnifiques et émouvants poèmes et chansons populaires de Haïm Gouri.

Freddy Eytan

 

Retrouvez ce témoignage dans notre rubrique « Portraits », consacrée aux personnalités qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de l’Etat juif depuis sa création en 1948.


Pour citer cet article :

Freddy Eytan, « Haïm Gouri, la voix de la conscience israélienne – Témoignage », Le CAPE de Jérusalem, publié le 1er février 2018: http://jcpa-lecape.org/haim-gouri-la-voix-de-la-conscience-israelienne-temoignage/


Photo d’illustration : Haïm Gouri s’exprimant lors de la cérémonie en hommage au premier commandant de la brigade Harel, Yitzhak Rabin, en 2015. Crédit : GPO.

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