Simone Weil ou la haine de soi

“Je ne disculperais pas aisément Simone Weil de l’accusation d’antisémitisme […]. Sa proposition d’interdire les mariages non mixtes afin d’éliminer le judaïsme équivaut à une volonté d’ethnocide”.
Raymon Aron

“La malédiction d’Israël pèse sur la chrétienté. Les atrocités, l’Inquisition, les exterminations d’hérétiques et d’infidèles, c’était Israël. Le capitalisme, c’est Israël. Le totalitarisme, c’est Israël…”
S. Weil, La pesanteur et la grâce.

 

Simone Weil, philosophe d’origine juive dont on célèbre actuellement en grande fanfare le centenaire, a fait l’objet, de son vivant et depuis sa mort en 1943, de très nombreuses études, biographies ou monographies. Mais curieusement, la plupart des livres qui lui ont été consacrés – à l’exception notable de celui de Paul Giniewski – ont tous ignoré un aspect essentiel de sa personnalité et de sa pensée : son judaïsme, ou plus exactement son rejet du judaïsme et d’Israël. De nombreux auteurs ont ainsi évoqué la philosophe, la militante, la syndicaliste, la mystique, la chrétienne (souvent qualifiée de “Sainte”)… Mais aucun, depuis Giniewski, ne s’est penché sur la figure captivante, et étonnament moderne, de la Juive atteinte de cette maladie terrible, la haine de soi.

Dans son livre intitulé Simone Weil ou la haine de soi, Paul Giniewski observait fort justement, il y a plus de 30 ans, que la littérature sur Simone Weil comporte une lacune. Il remarquait aussi le “concert de louanges” entourant Simone Weil : “On lui prête tant de vertus qu’on est tenté, paraphrasant une de ses remarques sur les Romains, d’écrire qu’il serait plus simple d’énumérer celles qu’elle ne possédait pas : on n’en trouverait guère…”. Cette remarque n’a rien perdu de son à-propos, au contraire… On est presque gêné en lisant, dans le flot de livres et d’articles parus à l’occasion du centenaire de sa naissance, les superlatifs distribués sans la moindre retenue. J’en donnerai seulement deux exemples, parmi des centaines. Cette expression de Christiane Rancé, une de ses biographes, qui parle sans ironie de la “courbe parfaite de sa vie”, et cette affirmation du philosophe Michel Serres (citée par C. Rancé) : “Ce qu’il y a d’exceptionnel chez Simone Weil, c’est qu’elle ne s’est jamais trompée…”. Nous allons voir que, précisément, Simone Weil s’est beaucoup trompée, surtout sur un sujet important, qui est au cœur de son itinéraire spirituel et intellectuel : les Juifs et Israël.

Comment expliquer l’engouement pour Simone Weil, philosophe austère, prônant le dénuement et la chasteté, en notre époque de consommation et de liberté sexuelle absolue ? L’hypothèse que je voudrais développer dans le cadre restreint de cet article est que la modernité de Simone Weil (et peut-être aussi l’intérêt démesuré qui lui est manifesté en France et ailleurs, au-delà du phénomène éditorial) tient justement à son attitude ambigue et négative – que ses biographes ignorent ou minimisent – envers ses origines juives, envers le judaïsme, et envers Israël, peuple et religion (elle est décédée avant la création de l’Etat d’Israël, mais on devine aisément comment elle l’aurait accueilli…).

Modernité de Simone Weil

Ce qui frappe de prime abord, en parcourant la profusion des ouvrages, articles et recensions consacrées à la philosophe Simone Weil, c’est le caractère excessif de sa pensée et de son engagement. Sans diminuer l’intérêt de son œuvre philosophique et politique, on peut dire qu’elle est plus idéologue que philosophe. C’est une intellectuelle engagée, avec certes beaucoup de sincérité, mais aussi avec un excès et un jusqu’au boutisme jamais démentis. Voici, en vrac, quelques traits de son engagement politique, qui témoignent tous de son caractère très actuel.

Pacifiste. Encore étudiante, elle adhère au mouvement pacifiste “Volonté de Paix”, créé par les élèves du philosophe Alain. Elle restera pacifiste jusqu’à sa mort, en pleine guerre, soutenant avec obstination les Accords de Munich (elle qualifie le statu-quo “d’injustice infligée aux Sudètes”) et faisant preuve à l’égard de l’Allemagne nazie d’un aveuglement total, comme le montre bien Giniewski. (Ce qui n’empêche pas l’académicien Serres de dire qu’elle ne s’est “jamais trompée”…)

Syndicaliste et ouvrière. Un demi-siècle avant la mode de l’intellectuel “établi” (chez les militants de la Gauche Prolétarienne et des autres mouvements maoïstes), Simone Weil part travailler en usine, pour y découvrir de près la condition ouvrière (titre d’un de ses livres).

Agitatrice. Elle adore faire scandale, dans tous les sens du terme (ses parents, et son frère André Weil, mathématicien renommé, n’y voient qu’une manie d’adolescente…) Et elle sait utiliser les médias, bien avant l’invention de la télévision. Ainsi, dans la ville tranquille du Puy, où elle enseigne, elle crée un “syndicat des chômeurs”, suscitant la fureur du maire (dont elle a investi le bureau) et se faisant interpeller par la police. “Il n’y a que Simone Weil pour réussir à provoquer une grève de chômeurs”, note avec amusement son ancien professeur Alain.

Compassionnelle. Ses engagements politiques sont toujours motivés, plus que par la raison, par la passion, et surtout par la compassion. Elle aime son prochain, c’est-à-dire toute l’humanité, (sauf les Juifs, observe justement Giniewski). Lisant dans la presse la description de la révolte des coolies – les paysans indochinois – elle s’identifie à eux : “Des larmes de honte m’étouffaient, je ne pouvais plus manger”… Cet amour ne connaît pas de limite : en pleine guerre, elle défend un jeune Allemand…

Antisémite. C’est bien entendu le côté le plus sombre (et le plus tabou) de sa personnalité, tellement louée par ses contemporains comme par les nôtres… Juive antisémite, Simone Weil abhorre tant la religion de ses pères (dont elle ne sait presque rien) que le peuple juif dans son ensemble, pour lequel elle ne témoigne d’aucune compassion, même pendant les heures les plus sombres de la montée du nazisme et des persécutions hitlériennes. Au contraire, elle manifeste une compassion exclusive pour toutes les victimes autres que les Juifs… Obsédée par la “cruauté” de l’Ancien Testament, elle revient sans cesse sur le sujet des massacres commis par les Hébreux (“Les Hébreux n’ont presque fait qu’exterminer, du moins avant la destruction de Jérusalem”… Et ailleurs : “Les Hébreux conduits par Josué, purent massacrer sans peine des populations sans défenseur”…). Sa conclusion logique, mais peu originale, est qu’il faut “purger le christianisme de l’héritage d’Israël”.

Une “alter-juive” avant l’heure

Loin d’être anecdotique ou accessoire, l’aspect juif (ou antijuif) de la pensée et de l’engagement de Simone Weil revêt, à mon avis, une importance cardinale pour comprendre sa personnalité et aussi pour décrypter l’engouement qu’elle suscite jusqu’à aujourd’hui. Sa haine d’Israël est en effet la conséquence de son pacifisme extrémiste et de sa compassion universelle. Elle est à la fois pleine d’amour pour les hommes, surtout les plus pauvres et les plus malheureux, et pleine de haine et de ressentiment pour Israël. En cela même, elle est extrêmement moderne, et ressemble à un abbé Pierre défendant Garaudy. En avance sur son temps, elle pratique déjà ce que Finkielkraut a appelé récemment l’antiracisme antisémite. On l’imagine bien manifestant pour la Palestine, sous les drapeaux du Hamas, ou contre la guerre en Irak…

J’exagère ? A peine… J’en veux pour preuve ces lignes tirées de Témoignage chrétien, journal qui est conforme à la ligne politique de Simone Weil, par son antisionisme chrétien de gauche. On peut y lire, sous la plume de François Thuillier, un hommage intitulé “Simone Weil, la petite fiancée de la mort”, qui est à la fois lucide et excessif dans l’éloge, et qui illustre la passion suspecte que suscite la personne de Simone Weil aujourd’hui en France. “Tout ayant été dévoilé bien avant sa mort, elle n’aura de toute façon rien manqué. Certes, mai 1968 l’aurait attristée, la Chute du Mur l’aurait ennuyée et Al-Qaida l’aurait amusée, mais tout cela aurait peu compté… Elle vécut le tout de ce qu’elle savait, portant la souffrance comme un sacrement. Elle fut ce lutin magnifique qui éleva la voix au milieu des pharisiens et des notaires de l’Histoire. Cette Antigone fragile qui frôla à la fois le glaive et la croix…” Etc. Ce lyrisme béat d’admiration exprime sans doute mieux que toutes les analyses ce que représente pour une certaine idéologie contemporaine la personne de Simone Weil, juive qui ne s’aimait pas et qui détestait les siens. “Al-Qaida l’aurait amusée”, écrit sans honte ce professeur d’études stratégiques… Triste époque !

Pierre Itshak Lurçat

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